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Journaliste et écrivain voyageur, W. Dalrymple vit en Inde depuis une trentaine d'années. Face au prodigieux dynamisme économique du sous-continent aujourd'hui, comment les spiritualités et les traditions hindoues millénaires perdurent-elles encore? En parcourant les campagnes de nombreux états indiens, W. Dalrymple a rencontré neuf femmes et hommes qui lui ont conté leur vie et l'ont invité à partager leurs activités : chacun d'eux incarne une forme dalrymple.jpgde spiritualité très ancienne – sadhu, moine tibétain, chanteurs-philosophes errants, adeptes du soufisme ou du tantrisme –, et la vit au contact des villageois illettrés et des divinités locales. Ces formes du sacré, menacées en Inde par la modernité, portent cependant un message universel.

Souvent issus de familles paysannes très pauvres, certains de ces femmes et hommes tirent de leur activité spirituelle dignité, respect et revenus ; ainsi de Hari Das, "dahlit" – intouchable – du Kerala : trois mois par an il incarne une divinité pendant la danse mystique rituelle – le "theyyam"–. Alors vénéré tel un dieu, il gagne davantage que le reste de l'année comme gardien de prison. Ailleurs, les parents illettrés et pieux consacrent souvent leur fille à la déesse Yellamma : ils la vendent comme "prostituée sacrée" en signe de dévotion et toute la famille en vit mieux. Acteurs, danseurs ou chanteurs, leur popularité tient à la forte foi naïve des villageois qui leur prêtent des pouvoirs de guérison et d'exorcisme. En revanche, dans les villes indiennes, le sacré revêt les formes de l'hindouisme et de l'islam standardisés : là n'est pas le sujet de la quête de l'auteur.

Il note par ailleurs l'importance des itinérants – bardes et "fous"– et surtout des adeptes du soufisme et du tantrisme. Car tous, à travers contes et récits mythiques ou dans leur enseignement, délivrent un message de subversion, de contestation d'un ordre social injuste. Le soufisme a autrefois réalisé en Inde le syncrétisme entre islam et bouddhisme. Dans le Sind, région désolée à la limite du Pakistan, la Fée Rouge, mystique soufie analphabète, prône la tolérance, le rejet des conventions et s'oppose aux wahhabites et aux talibans. Fondée sur l'inversion des valeurs, cette spiritualité rejette temples et mosquées, transcendance comme matérialisme. Pour le soufisme, le véritable djihad est intérieur : c'est la lutte contre soi-même, contre les mauvais désirs, le mal, qui sont en chacun. De même, en plus extrême, la prêtresse tantrique rencontrée au Bengale sacralise la transgression des conventions et des tabous (recours aux drogues, aux rituels sexuels, aux libations dans des crânes). La démarche reste identique dans ces deux spiritualités : Dieu est immanent à chaque être humain qui doit seul trouver sa voie vers Lui. Les "fous" – les Baul – véhiculent la même sagesse agnostique, prônant le rejet des brahmanes et de tous les rituels : ils syncrétisent l'hindouisme, l'islam et le soufisme.


"À la recherche du sacré dans l'Inde d'aujourd'hui", W. Dalrymple en a rencontré les preuves vivantes. Les spiritualités millénaires survivent, loin des centres urbains ; marginalisées, elles se voient menacées autant par les dvd et la télévision que par le peu d'espoir de transmission aux plus jeunes : la ville, l'informatique, les attirent bien davantage. Toutefois, contestataire, subversive, la sagesse de ces spiritualités dépasse l'Inde : elle enseigne la nécessité du travail de chacun sur soi-même et sur sa tolérance d'autrui.

William DALRYMPLE
Neuf vies

À la recherche du sacré dans l'Inde d'aujourd'hui
Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon
Les Editions Noir sur Blanc, Lausanne, 2010, 311 pages.

 

Tag(s) : #MONDE INDIEN