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 Winfried et Georg sont les prénoms qu'il n'aimait pas et remplaçait par leurs initiales… Sebald est cet auteur allemand, exilé en Angleterre, dont le seul livre de fiction s'intitule "Austerlitz" et qui LesAnneauxdeSaturne.jpegdonne des titres de roman à ses ouvrages — que certains disent "inclassables" parce qu'ils participent de l'essai, de l'autobiographie, du livre de voyage, de la monographie érudite et de je ne sais quoi encore. Ce livre-ci de W.G. Sebald suscite, comme les autres, des réactions opposées : quelques-uns crient au texte sans queue ni tête, les autres sont totalement séduits. Si les anneaux de la planète Saturne sont des débris de la destruction d'un corps céleste, le titre est une juste métaphore car l'auteur ne trouve que destructions autour de lui dans ce montage issu de ses pérégrinations dans le Suffolk. Le fil conducteur qu'est la contemplation de la chute nous fait accéder tout naturellement à la mélancolie, celle du spleen baudelairien et des poèmes saturniens de Verlaine. La melancholia donc, sans pleurs ni larmes. Car en même temps, en s'en tenant au refus de la fiction, Sebald se fait roi de la digression érudite qui réserve au lecteur des surprises épatantes. Le Suffolk est plein de ressources : un paysage, une personne, une ruine, etc, aboutissent à des recherches, des enquêtes dans les archives qui le cas échéant mènent l'auteur jusqu'au pays natal.

 Le lecteur trouvera certains passages directement inspirés par les circuits de l'auteur. Le comté anglais étant bordé par la mer du Nord — « l'océan allemand » pour l'auteur — l'évocation des villes portuaires (Lowestoft, Dunwich) peut paraître banale ; pourtant on trouve de l'intérêt à décrypter le déclin dans le cas de la première, ou à évoquer l'engloutissement dans le cas de l'autre, clone légendaire d'Ys ou d'Herbauges. La côte s'ouvre aussi vers le voyage en Hollande, ou vers l'économie lointaine du sucre. Plus loin, la sériciculture nous ramène de la Chine en déconfiture sous l'impératrice Cixi aux tentatives bientôt abandonnées de plantation de mûriers et d'élevage du bombyx dans la Prusse du XVIIIe siècle et l'Allemagne du IIIe Reich. Le traitement des cocons est compris par le lecteur comme une métaphore de la shoah dont pourtant il n'est nulle part fait mention.

 L'une des plus saisissantes images de la ruine est donnée par celle d'un vieux manoir anglais : « Bientôt on fut obligé d'abandonner les étages supérieurs voire des ailes entières et de se retirer dans quelques pièces encore praticables au rez-de-chaussée. Les fenêtres des étages condamnés se ternirent derrière les toiles d'araignées, la pourriture sèche gagna du terrain, les insectes transportèrent les spores du champignon jusque dans les angles les plus reculés, des moisissures brunes violacées et noires présentant des formes monstrueuses, parfois grandes comme des têtes de bœufs, apparurent aux murs et aux plafonds. Les planchers commencèrent à céder, les charpentes des toitures à ployer. Boiseries et cages d'escalier, depuis longtemps pourries en dedans, tombaient parfois dans la nuit en poussière jaune soufre…» Y fait écho la progression de la maladie de l'orme atteignant Norfolk en 1975 et détruisant en quelques années tous les ormes du secteur où l'auteur habitait, la ruine du paysage arboré culminant avec la tempête du 16 octobre 1987. Ainsi l'histoire de la destruction, témoignage sur l'impermanence des choses, s'écrit dans la nature comme dans les œuvres humaines.

 Sebald parcourt en même temps la planète et le temps disparu. Les photographies qui ornent le livre renforcent son témoignage. Parti à la recherche du crâne d'un scientifique du passé, le narrateur chemine dans le Suffolk, où il est installé, et, chemin faisant se souvient d'un tableau de Rembrandt. Une rencontre dans un château transformé en gîte rural est capable de faire revivre les hésitations du vicomte de Chateaubriand lors de son exil anglais, ou le drame des vieux manoirs reconvertis en rendez-vous de chasse à courre. Le hasard d'une émission de la BBC enclenche le souvenir de l'irlandais Roger Casement, pourfendeur des intérêts et des crimes du roi Léopold au Congo, et finalement exécuté comme dangereux terroriste irlandais. Bien d'autres figures passionnantes, des poètes, des militaires ou des scientifiques inventant le radar, hantent ce livre que je recommande vivement au lecteur soucieux de ne pas se limiter à la fiction habituelle.

 On peut sans doute entrer dans "Les Anneaux de Saturne" par la table des matières qui laisse entrevoir un mélange inattendu, mais je suis persuadé que la véritable richesse de ce livre hors du commun se goûte mieux en avançant pas à pas comme le piéton du Suffolk qu'a été W.G. Sebald. Sublime. 

W.G. SEBALD - Les Anneaux de Saturne. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Actes Sud, 1999, 350 pages. (Existe en Folio, 2003).

 

W.G. Sebald est un auteur-culte pour le blog Wodka :

D'après nature

Austerlitz

Vertiges

Campo Santo

L'archéologue de la mémoire : recueil d'essais par L. Sharon Schwartz

Bonne lecture !

 

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE