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Si tout anthropologue se doit de publier une monographie scientifique après son enquête de terrain, bien des ethnologues français, de l'entre-deux guerres aux années 70, font Debaene--Adieu-voyage.pngparaître un deuxième livre : Leiris "L'Afrique Fantôme", ou Levi-Strauss "Triste Tropiques", pour ne citer que les plus connus. V. Debaene, professeur de littérature à Columbia et co-éditeur des œuvres de Levi-Strauss, interroge l'articulation de ces deux ouvrages.

Comme la connaissance de l'homme était, avant la constitution des sciences humaines, le privilège de la littérature, depuis Montaigne, l'écrivain s'intéresse aux faits sociaux ; et l'ethnologue investit l'écriture littéraire. Son premier livre relève de la science : il élabore une démonstration analytique et impersonnelle fondée sur l'observation de son "objet" d'étude : l'homme dans une autre culture. De retour en France on incite le chercheur à faire partager ses découvertes à un lectorat occidental : dans un deuxième ouvrage il confie sa propre expérience, très subjective, d'altérité. Les anthropologues de cette période différencient d'ailleurs bien ce second livre d'un récit de voyage, – d'un exotisme superficiel trempé de couleur locale, écume de touriste... – Les deux ouvrages se complètent ; mais à partir de 1950, le deuxième livre exprime autant une critique de la société occidentale que le désenchantement de l'ethnologue – telle l'ouverture de "Tristes Tropiques".

C'est bien un "Adieu au Voyage", à la fois renoncement nostalgique et nouveau départ. Depuis Chateaubriand découvrant déjà les Indiens corrompus par l'alcool et rongés par les maladies des Blancs, l'anthropologue ne peut plus découvrir de terres "vierges" ni accéder à une totale différence : la culture occidentale a envahi la planète. De plus, l'observation de l'ethnologue en immersion n'est jamais pure : sa subjectivité interagit toujours. Enfin, en 1950, la collection "Terre Humaine" commence à publier des biographies d'indigènes... plus à même de se dire que le plus objectif des anthropologues...
Pourtant, depuis Montaigne, le dépaysement dans une autre culture permet de dénoncer notre conception européocentrée de l'humanisme, limitée à "l'homme blanc": les sciences humaines ont bien dépossédé la littérature de son cher objet.
Surtout, comme le souligne V.Debaene, ce deuxième livre soulage la mauvaise conscience de l'ethnologue : car même aux antipodes « les hommes sont des sujets, non des objets »; ce second ouvrage permet au scientifique de « payer tribut pour cette violence d'avoir voulu constituer d'autres hommes en objets.»

On apprécie la richesse d'analyse de cet essai, le juste éclairage sur les grands textes des ethnologues, de Mauss à Clastres, et surtout la mise en situation de Breton et de Barthes, – du surréalisme et du structuralisme – dans leur appréhension des jeunes sciences humaines.

Vincent DEBAENE - L'adieu au voyage. L'ethnologie française entre science et littérature. - Gallimard, 2010, 521 pages.
 

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE