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Les nations obscures : le titre est bien trouvé me semble-t-il pour attirer l’attention sur ces peuples sortis de la colonisation et que l’on a couramment appelés « le Tiers monde » au milieu du XXe siècle. Et puis ce sous-titre, « une histoire populaire du tiers monde » qui fait écho à l’histoire populaire des Etats-Unis par Howard Zinn, a déclenché l’acte d’achat et le désir de lire. Effectivement, le jeune historien de Trinity College (Connecticut) paraît avoir lu tout ce qui s’est publié en anglais sur son sujet : Prashad-Nations.jpgle lecteur est ainsi impressionné par la richesse bibliographique des notes de bas de page — où se confirme au passage la quasi-absence des travaux made in France ou publiés dans une autre langue que l’anglais. Le lecteur y trouvera abondance de renseignements sur la politique de plusieurs dirigeants du Tiers monde. 

La thèse de l’auteur est simple mais forte et le plan lui est congruent. Une première partie (La quête) analyse le tiers monde comme un projet né en 1955 à Bandung autour d’une idéologie laïque et socialiste, complétée par une série de grandes conférences jusqu’à la fin des années soixante, marquées par le rôle des « titans » : Nasser, Nehru, Tito, voire Chou Enlai, Sœkarno ou Castro. Le mouvement des non alignés et le tiers-mondisme alors convergent. Entre le premier monde — les puissances de l’Atlantique sous le leadership de Washington — et le deuxième monde — savoir, les Soviets comme il dit de manière joliment archaïque pour désigner l’empire de Moscou — l’auteur explique l’expression de Tiers Monde saluant la métaphore d’Alfred Sauvy (France Observateur, 1952). Tel le Tiers Etat qui n’était rien et voulait être tout en 1789, le Tiers monde de ces années de décolonisation marchait en confiance — devenant  majoritaire à l’ONU où il put procéder au miracle de la multiplication des agences onusiennes — sans prendre la mesure de ses propres contradictions sur lesquelles l’auteur n’insiste pas.

Une seconde partie (Ecueils) s’attaque aux problèmes les plus réels que les pays du Tiers monde devaient surmonter. À commencer par la guerre. En 1962, deux des géants présents à Bandung s’affrontent pour « quelques arpents de neige » et en oublient leurs discours sur la coexistence pacifique : l’Inde de Nehru abandonne dare-dare sa non-violence et entre à son tour dans la course aux armements ; la bombe chinoise et la bombe indienne seront bientôt prêtes. Les frontières séparent les « nations obscures » comme elles séparent les vieux Etats du monde « bourgeois ». Quand, à l’exemple de l’Algérie, le parti unique commande au peuple de se taire, bientôt arrive le règne d’une bureaucratie sourde et aveugle. La révolution en arrive à dévorer ses enfants lorsque la politique agraire de Nyerere transforme son pays exportateur en importateur de céréales réduit à quémander une aide alimentaire (on songe au Zimbabwe des années 2000). Quant à la manne pétrolière, elle profite surtout aux sociétés transnationales, et même après le tournant de 1973 elle est trop rarement utilisée à des fins de développement humain. L’exemple de l’OPEP ne servira finalement pas à faire fonctionner avec succès d’autres cartels de produits de base.  

Une troisième partie (Assassinats) s’ouvre en 1983 à New Delhi avec le projet mort-né d’un nouvel ordre économique international (NOEI) tandis que la réussite économique vient aux Tigres qui s’ouvrent aux échanges internationaux et, en profitant les premiers de la mondialisation, deviennent des pays développés (comme la Corée du sud qui a rejoint l’OCDE) caractérisés par une moindre inégalité sociale (Taiwan). L’Inde lasse des plans quinquennaux de Nehru s’ouvre aux technologies des autres : révolution verte puis investissements directs des firmes étrangères. Mais pour l’auteur l’assassinat est principalement venu des effets du « consensus de Washington », c’est-à-dire qu’un endettement dévastateur, consenti par la Banque mondiale et le FMI en contrepartie d’une politique d’austérité injustifiée, aboutit à supprimer les dépenses sociales. (NB. Cette condamnation est aujourd'hui générale et Strauss-Kahn a modifié la doctrine du FMI). Pour porter l’estocade au projet laïque et socialiste, c’est finalement le déferlement de la réaction religieuse voulue par l’Arabie saoudite, exportant le wahabisme qui vise à faire des pays d’islam des « nations obscures » ou en finançant les résistants afghans contre l’Armée soviétique, puis les écoles coraniques du Pakistan et d’ailleurs, d’où sortiront les futurs terroristes.

Le Deuxième et le Troisième mondes ont disparu à peu près en même temps autour de 1989, et désormais la "globalisation" règne. L’heure est à d’autres combats. Désormais comme le dit  justement V. Prashad : « On lutte pour le droit à la terre, le droit à l’eau, la dignité culturelle, le droit des femmes… » 

* * *

Si le cheminement de ce livre n’est pas sans faiblesse, c’est d’abord faute d’avoir su endiguer le discours idéologique. Le tiers-mondisme que nous voyons ici à l’œuvre n’est pas fondé sur une description détaillée de la situation des pays qui vont former le Tiers monde pour une génération. C’est le revers d’une originalité de la rédaction (d'ailleurs séduisante !) qui fait que chaque chapitre est intitulé du nom d’une ville importante parce qu’une Conférence importante s’y est tenue (Bruxelles 1927, Bandung 1955, La Havane 1966 et 1979, etc) ou en relation avec un point essentiel du développement du Tiers monde (Buenos Aires en rapport Raul Prebisch créateur du CEPAL en 1948, Arusha où en 1967 Julius Nyerere proposa de réformer l’agriculture de Tanzanie par la « villagisation », etc).  C’est ainsi au seul chapitre « Bruxelles » (page 30) qu’il incombe de dire à travers le cas du seul Congo belge tout le malheur hérité de la colonisation qui se termine, que ce soit en Afrique en 1960 ou en Amérique latine en 1810, ou de la domination « impérialiste » infligée par les puissances de l’Atlantique. La conséquence de ce choix est qu’il est ensuite bien difficile de comprendre les profondes différences qu’il y a au sein du prétendu Tiers monde, différences qui expliquent des évolutions divergentes un peu comme une « dérive des continents ».  Faute de cet « état du monde » à la veille de Bandung, nous lisons donc l’histoire d’une vaine utopie, qui meurt dès que le vent tourne…  L'auteur avait pourtant noté que le leader africain Cabral avait su montrer du doigt ces contradictions : « Le tiers monde était traversé d'immenses failles, jamais évoquées excepté par Cabral aux diverses réunions de Bruxelles à La Havane. Ces failles érodèrent la communauté imaginée du tiers monde, et contribuèrent finalement à saper ses projets.» (page 153).

Une seconde critique qu’il me faut faire tient à l’adjectif « populaire » qui fait espérer au lecteur que seront prises en considération les espoirs, les regrets, les réactions des « vrais gens » : or, cela n’arrive qu’une seule fois, page 293, quand la parole est donnée à une certaine Debbie, une Jamaïcaine interviewée en 1988 par une… journaliste. Voilà le hic : l’auteur craignait-il pour son prestige personnel d’utiliser davantage des témoignages recueillis sur le terrain ? On parle de « subaltern studies » mais on reste ici incrusté dans le discours officiel des dirigeants ! Comme du temps de l’histoire événementielle traditionnelle.

En troisième lieu, prétendre écrire une histoire du Tiers monde supposerait que certains thèmes aient plus de place ou ne soient pas oubliés. Plus de place pour l’agriculture, c’est évident. Plus de place aussi pour l’urbanisation, qu’on ne réduirait pas à une « bidonvillisation ». Plus de place pour l’évolution culturelle au lieu de se borner à opposer laïcité progressiste et islam réactionnaire. Surtout la grande absente est la démographie sans quoi il paraît vain de prétendre écrire une « histoire populaire » de quelque monde que ce soit. Cher monsieur Vijay Prashad, je vous conseille d’ouvrir un manuel de Géographie de Terminale des lycéens de France.  

P.S. — Force est de signaler aussi plusieurs affirmations qui feront dresser l’oreille ou tiquer : Page 19 : « …le premier monde décida du blocus de Berlin en juin 1948… ». Page 171 : à propos de l’ALN : « elle avait absorbé les corps d’officiers de l’armée française d’Algérie… ». Page 266 : les Khmers rouges du Cambodge présentés comme instruments de la Doctrine Reagan pourtant postérieure à leur chute. Page 241 : « La défaite d’Israël en 1967 devant les armées arabes… » Ailleurs c’est la « crise systémique » qui est devenue une « crise systématique » (page 267).  

Au final, un livre à utiliser avec prudence...

Vijay PRASHAD. Les nations obscures. Une histoire populaire du tiers monde

Traduit par Marianne Champagne. Éditions Écosociété, Montréal, 2009, 357 pages.

 

 

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