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Une île des Antilles à l'allure déglinguée à la suite de tensions post-coloniales. Elle tient beaucoup de la Jamaïque par ses exploitations de bauxite. Sans doute aussi un peu de Trinidad, la terre natale de Vidiadhar Surajprasad Naipaul. Le nouveau pouvoir noir est fragile. La domination néo-colonialiste,  comme disait le discours tiers-mondiste, est représentée par l'industrie de la bauxite, exploitée par une société étatsunienne, Naipaul-Guerrillas.pngtandis que l'US Navy croise au large. Les gens du pays vivent dans la misère au son du reggae repris par les radios locales. Des opposants du nouveau régime ont déjà été réprimés. Une nouvelle flambée de violence surgira au cours du roman.

• Passons aux personnages. À côté de Jimmy, le noir métissé d'un père chinois, chef d'une communauté agricole en voie d'abandon et inspirateur d'un groupe révolutionnaire, les deux autres personnages principaux sont Roche et Jane. Roche vient de publier un livre sur sa lutte contre l'apartheid ; il a dû quitter l'Afrique du sud et a rencontré Jane chez son éditeur londonien. Dès que le couple s'est installé aux Antilles, Roche et Jane s'écartent l'un de l'autre. Ce sera fatal pour Jane qui ne réalise pas à quel point Jimmy reste un criminel qu'elle ne devrait pas fréquenter. Roche a été recruté par une compagnie locale jadis fondée par un Prussien esclavagiste, et qui semble compter sur lui pour tenter d'étouffer le foyer révolutionnaire qu'est la coopérative de Jimmy.

La courbe de l'action est habilement tracée : d'abord une longue et lente montée du climat de violence — une violence plus suggérée que détaillée. Le "sous-développement" de l'île est peint par petites touches, par l'eau coupée jusqu'au soir, et par ce que voient les personnages à l'occasion de leurs déplacements : véhicules abandonnés, rouillés, incendie de dépôts d'ordures, bâtiments en ruines, mendicité… À ce tableau conventionnel s'ajoute l'ambiance caraïbe du reggae et des cérémonies du vaudou sur la plage. Sans oublier un fréquent sentiment d'incertitude et de malaise.

• Roman intéressant par sa date — 1975 — en un temps où l'opinion libérale et progressiste ne voyait pas le naufrage que le Tiers-Monde allait vivre jusqu'à la fin du siècle. Mais le lecteur d'aujourd'hui restera sur sa faim, peu convaincu des raisons d'agir des personnages principaux. Les enjeux politiques eux-mêmes restent vagues — ce qui peut surprendre un lecteur occasionnel de Naipaul. On doit se souvenir que cet auteur n'aime pas faire étalage de considérations idéologiques dans ses fictions ; c'est par le comportement des personnages que les enjeux devraient monter à la surface.

Bien que secondaire, le thème de l'avion ajoute au suspense. De leur résidence sur les hauteurs de la ville, Roche et Jane — Jane surtout — peuvent observer l'aéroport et les carlingues brillantes des avions au soleil. L'avion pour venir. L'avion pour repartir. Cette astuce de l'écrivain donne bien le sentiment d'une présence étrangère, provisoire, irrégulière même. Le passeport de Jane n'avait même pas été visé à son arrivée !

V.S. NAIPAUL : Guérilleros
Traduit de l'anglais par Annie Saumont
Albin Michel, 1981, 380 pages (L. de Poche).

• On peut trouver en ligne l'intéressante recension de Paul Theroux lors de la parution de "Guerrillas" dans la "New York Times Book Review" du 16 novembre 1975... [Requête: Naipaul+Guerrillas].

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE