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On a beaucoup écrit sur la guerre d'Espagne sans guère faire entendre la parole des vaincus, de ces soldats républicains réfugiés condamnés à la double peine : la souffrance morale de la défaite, la souffrance psychologique de se découvrir indésirables. A.Trapiello présente le journal de l'un d'entre eux, Justo Garcia. C'est à la Fondation Pablo Iglesias de Madrid qu'il le découvrit en 1998, alors qu'il poursuivait des recherches sur le "Sinaïa", l'un des navires qui emmenèrent les réfugiés Trapiello-Cahiers.jpegespagnols au Mexique. De ce témoignage authentique où Justo Garcia livre sa perception subjective et limitée du conflit, ses interprétations, se dégage une représentation peu répandue de la guerre d'Espagne, chargée d'émotion, de colère et d'humanité. Certes on retrouve dans le quotidien de ce soldat en déroute la même violence tragique que dans toutes les guerres ; toutefois, la guerre d'Espagne fut pire car, hors de leur patrie, ces hommes réfugiés d'une république devinrent des boucs-émissaires.

Typographe dans le civil, on comprend l'attachement de J.Garcia à l'écriture :  ses deux cahiers sont ses confidents, même si l'urgence de survie en interrompt parfois la continuité chronologique. En Février 1939 lui et les rescapés de son bataillon gagnent Prats de Mollo ; puis ce sera le camp de Saint-Cyprien, Toulouse, Paris, enfin l'embarquement pour le Mexique, le 25 Mai, sur le "Sinaïa". Les souffrances et la violence constituent le quotidien de ces soldats en déroute : à la rigueur hivernale dans les montagnes au Nord de l'Espagne s'ajoutent la faim, la saleté, le manque de vêtements. La guerre abolit toute morale, les pulsions agressives explosent : les soldats pillent, trafiquent, règlent leurs comptes entre communistes et socialistes ; J.Garcia vole une montre de grand prix, simple troc prétend-il. Les traumatismes de guerre poussent certains dans la folie. Le narrateur n'a que de rares nouvelles des siens restés à Madrid ; apprenant le décès de son père malade en prison, "j'ai mal à mon père" confie-t-il à son cahier. Au camp comme sur le bateau, les conditions de survie restent dramatiques. La corruption règne : les paysans espagnols dissimulaient nourriture et argent ; le capitaine du bateau, les vivres et les médicaments.

L'intérêt de ce journal tient aux commentaires du narrateur. Être vaincu engendre une telle souffrance morale que J.Garcia veut croire à sa mort prochaine plutôt que de supporter la honte d'avoir perdu la guerre, le sentiment d'être coupable sans n'avoir pourtant rien à se reprocher : il s'est comporté en brave soldat attaché à la liberté, à l'honneur, au respect d'autrui. Recrue volontaire dans la milice, promu sergent pour faits d'armes, le narrateur détaille ses états de service comme pour se justifier. Il écrit sans détour sa haine des fascistes pour s'être dressés, en s'aidant des Phalangistes, des carlistes et des Maures, contre un gouvernement démocratiquement élu.

"Passer en France, ç'a a été l'humiliation": la plume de J.Garcia se charge d'une rare violence à l'égard des Français, gendarmes ou simples anonymes : "un jour on écrira comment ils se sont comportés avec la population réfugiée, la façon dont ils nous ont menti, trompés, injuriés, vilipendés et maltraités"… Pour lui, "tous les gouvernements à l'exception du Mexique ont couru se jeter aux pieds de Franco". Daladier n'est à ses yeux qu'un traître en pourparlers avec le dictateur pour lui livrer les "rouges". Justo Garcia relève l'incohérence du gouvernement français qui a refusé d'aider les républicains à combattre le fascisme mais prétend ne faire qu'une bouchée d'Hitler. Le Portugal ne veut pas davantage de ces réfugiés : au large de Funchal, les autorités leur refusent de descendre à terre pour se ravitailler.

Cependant, Justo Garcia a aussi connu les joies de l'amitié et de l'amour pendant ces cinq mois de déroute. L'ami, ce fut T. Lechner, engagé volontaire dans la guerre d'Espagne : cet homme mystérieux et secret l'aidait financièrement et partageait les mêmes valeurs que le narrateur —le courage, le sens de la justice—. S'ils sont sortis du camp le 25 Mars, c'est grâce aux Quakers "venus d'Amérique du Nord pour régler un problème que les Français ont été incapables d'assumer"; et à Toulouse, la solidarité des filles du bordel compensait l'inhumanité de leur logeuse…L'amour, ce fut Clara ; Justo Garcia l'épousera en 1947. C'est à leur fille que Trapiello révèle ce journal. Hélas le cancer a brisé le grand rêve de retour du réfugié sur sa terre natale.

C'est le journal d'un homme à jamais "écartelé, fendu", traumatisé à vie : être un réfugié espagnol, c'est devenir un paria. On est loin de "l'illusion lyrique" à la Malraux, loin de l'aventurier romantique à la Hemingway, on est juste face à la "vraie" guerre d'Espagne, tragiquement humaine.

"Si c'est un homme…" s'interrogeait Primo Levi, une fois rescapé des camps nazis : lui, il avait su "rester debout". Justo Garcia aussi : sachant que "la dignité c'est ce que l'on perd en premier dans une guerre", l'écriture de ses cahiers l'a préservé de toute déchéance.

Andrés TRAPIELLO.  Les Cahiers de Justo Garcia. 10/18. 332 pages, 2006 (Dias y Noches, 2000 pour l'édition originale et Buchet-Chastel, 2004).

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE