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La ronde des prix littéraires revient tous les ans à la satisfaction des lecteurs, des Bernhard-Prix-Litt.jpglibraires, des éditeurs, et des auteurs. Du moins c'est ce que l'on dit. Or, Thomas Bernhard raconte, dans ce livre écrit à la fin de ses jours et publié post mortem, que les prix littéraires qu'il a reçus ne l'ont jamais satisfait. Pire, il exprime sa détestation à l'endroit des jurys qui l'ont récompensé. Pourquoi tant de haine ?

« Ce que quelques imbéciles s'étaient peut-être vraiment figuré comme un honneur, plus j'y réfléchissais, plus je le ressentais comme une infamie…» Tel prix n'était pas assez grand, tel autre décerné dans une ville qui manquait d'allure aux yeux de l'écrivain, tel autre était décerné par un ministre qui était passé de l'Agriculture à la Culture... Mais l'auteur accepte le chèque : pour acheter une maison de campagne en ruines, ou pour acheter une voiture de frimeur. Il avoue : « J'ai été trop faible pour dire non.» Les prix succédant aux prix, — malgré un « climat littéraire hostile qui régnait contre moi…» — on se demande si l'écrivain n'en viendra pas à les refuser. « Pour moi la question ne se pose tout simplement plus, la seule réponse consiste à ne plus accepter de distinctions.»

Thomas Bernhard qui a déjà du mal à se supporter lui-même et qui ne jouit pas d'une bonne santé— on connaît ses séjours en clinique — est porté à voir dans toute société humaine une forme d'agression. « Si l'on songe à quel point, peu importent les circonstances, un seul poète ou écrivain est déjà ridicule et difficilement supportable à la communauté des hommes, on voit bien combien plus ridicule et intolérable encore est un troupeau entier d'écrivains et de poètes, sans compter ceux qui sont persuadés d'en être, entassés en un seul endroit !» Même pas gentil avec ses collègues... Par opposition, sinon par provocation, on le prend à se réjouir d'avoir été temporairement chauffeur-livreur et commis d'épicerie. De même il rappelle sa démission de l'Académie de Langue et de Littérature parce que l'ancien président fédéral Walter Scheel en était devenu membre. Encore une forme de ses colères et sarcasmes contre les institutions... Tous ces prix acceptés, il fallait bien remercier : ça n'allait pas sans mal. Les discours du récipiendaire, rédigés au dernier moment, tendent vers le minimum. « L'auditoire a cru que mes propos constituaient une introduction à un discours, mais en réalité c'était déjà fini.» Il y a donc, on le voit bien, une façon d'accepter un prix au moins aussi tapageuse que celle de refuser la distinction à la manière d'un Gracq refusant le Goncourt ou d'un Sartre rejetant le Nobel.

Thomas BERNHARD  -  Mes prix littéraires. Traduit de l'allemand par Daniel Mirsky. Gallimard, 2010, 162 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE, #AUTRICHE