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  La publication originale de ce texte chez l'éditeur Suhrkamp, sous le titre "Die Billigesser", remonte à 1980. Il a donc fallu vingt-cinq ans pour que le lecteur français y ait accès, oui : vingt-cinq ans ! Avant les mouvements à la mode "Slow Food" et "Cittaslow" les éditeurs français avaient donc inventé la "Traduction Lente" sans le savoir.

  L'auteur autrichien décédé en 1989 était un fervent spécialiste du style indirect et un apôtre de Bernhard - Billigesserla répétition. C'est assez douloureux pour le lecteur novice que l'on voudrait bien réconforter ici : au bout d'une trentaine de pages le phénomène de rejet devrait disparaître. C'est ainsi que page 33, après avoir fait connaissance en style indirect avec les ratiocinations de l'infirme Koller, on rencontre le narrateur qui nous accompagnera jusqu'au bout, seul autre personnage principal de ce "texte" — le mot roman ne figurant pas en couverture. Quelques pages avant la fin, nous découvrirons la description des Mange-pas-cher sur qui Koller se fait fort de fonder sa "Physiognomonie". Quatre personnages dont les noms figurent à la deuxième page de l'incipit : Einzig, Goldschmidt, Grill et Weninger et sur lesquels les analyses "scientifiques" se font attendre — mais peu importe.

  On prend peu à peu plaisir à suivre Koller dans ses raisonnements et le narrateur dans ses souvenirs. L'action nous mène au nord de Vienne, dans le secteur de Döbling  entre le Wertheimsteinpark et le Turkenschanzpark, en cheminant Billrothstrasse, Döblinger Hauptstrasse, et puis Nussdorfer Strasse, en allant d'une cantine bon marché à une auberge populaire pour boire une bière — vous trouverez tous ces toponymes dans Google Earth. C'est dans ces parcs que Koller a vu sa vie basculer du point de vue physique et intellectuel. Et c'est dans cette cantine municipale qu'il s'assoie à la table des "Mange-pas-cher".

  Mais l'essentiel est sans doute ailleurs. Thomas Bernhard qui passe pour un auteur qui dénigre son pays, s'avère ici, à travers la figure de Koller, comme un redoutable adversaire de la famille, de l'école et de la société. Même si en réalité Koller n'est qu'un parasite et un pseudo-intellectuel, le lecteur pourra s'attacher à cette figure de râleur et d'original :  « L'être de l'esprit, selon lui, devait prendre littéralement pour condition préalable et pour principe de son existence de ne suivre aucun conseil ou du moins de faire toujours exactement le contraire de ce qu'on lui a conseillé.»

  Le lycée et l'université sont voués aux gémonies par l'infirme ambulant et gesticulant, bousculant les bases de la société moderne. Le Lycée ? «Il n'avait jamais désigné les professeurs que comme les valets de ce processus de délitement et de destruction et d'anéantissement de la nature, par lequel quatre-vingt-dix pour cent de l'humanité intelligente sont détruits chaque année.»  L'université ? « Le premier établissement de destruction de l'esprit en Autriche, d'où d'après Koller n'étaient d'ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d'esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre État devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule.»

  Mais qui donc avait pris l'ex-Kakanie pour le nombril de la débilité et du ridicule ? Thomas Bernhard ne serait-il pas un provocateur de la meilleure (ou pire) espèce ? Quant à la "Physiognomonie", pour en savoir plus adressez-vous à Lavater !

 

Thomas BERNHARD - Les Mange-pas-cher

Traduit par Claude Porcell. Gallimard, "Du monde entier", 2005, 118 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE