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Tahar Bekri, poète et écrivain tunisien professeur à Nanterre, articule en dyptique ses "carnets" de notes quotidiennes durant la guerre de Gaza – 2008, 2009 – à ceux du voyage qu'il fit en Territoires occupés –Mars 2009–, invité à lire en public ses poèmes au Centre Culturel Français Salam-Gaza.jpegde Naplouse. Les premiers donnent la mesure de l'indignation du poète devant cette guerre "innommable"; les seconds les prolongent, regard d'un homme souffrant devant la violente  domination israélienne sur les populations palestiniennes. L'émotion souvent submerge sa plume, l'humour et l'ironie parfois s'y glissent. Mais ces "carnets" révèlent également les échanges de T.Bekri avec de nombreux intellectuels, écrivains, poètes à travers le monde : tous s'envoient, diffusent articles et poèmes sur Internet ou dans quelques rares journaux – Le Monde, Le Courrier international, La Croix ou El Watan –; tous s'exhortent à écrire ces textes dont nous avons, hélas, trop peu connaissance.

"Je n'appartiens à aucun parti, à aucune organisation politique" précise T.Bekri : s'il s'engage à dénoncer le comportement d'Israël, s'il a pris part aux manifestations à Paris en 2008, c'est en humaniste, dans l'esprit de Térence cité en exergue :"je suis humain, rien de ce qui est humain ne m'est étranger". De même que, dès 2002, le grand poète M.Darwich et des intellectuels palestiniens assiégés ont lancé des appels à dénoncer la détermination criminelle des Israëliens et l'inhumanité du blocus imposé aux gazaouis dans cette région occupée depuis 1967, T.Bekri rappelle qu'après avoir favorisé la création du Hamas contre l'O.L.P. et Arafat, Israël entend aujourd'hui l'anéantir pour terrorisme au nom de la foi. Fallacieux prétexte à sa volonté de supprimer le peuple palestinien : si la guerre cessa fin 2009, c'est qu' Israël voulait en finir avec la Palestine avant l'arrivée au pouvoir d'Obama. Beaucoup d'intellectuels et d'écrivains partagent cette analyse. T.Bekri cite un article de R.Falk, représentant au conseil des droits de l'homme de l'ONU pour les territoires occupés : en 2007 déjà il y comparait le traitement infligé aux Palestiniens aux atrocités nazies infligées aux juifs. Israël entendrait se venger de l'Holocauste en éradiquant de "sa" Palestine tous les musulmans : ce crime contre l'humanité établirait "le Grand Israël" tant promis. Or, comme l'écrit Bekri,"une tragédie ne peut en justifier une autre" ; "L'Histoire n'est pas une revanche sur les faibles ni une vengeance".


Sans pour autant défendre le Hamas,"un poète épris de paix peut-il rester insensible devant l'innommable"? – On peut comprendre la violence des Palestiniens : quel peuple se laisserait exterminer sans réagir? Comme l'a affirmé sur le net Uri Avnery, pacifiste iraëlien "Israël sera confronté demain à un monde arabe uniformément fondamentaliste" puisqu'il refuse toute paix.

Tous, artistes, poètes, intellectuels croient au pouvoir de l'écriture, non pour faire reculer le gouvernement israélien, mais pour interpeller la conscience universelle. T.Bekri pointe d'ailleurs du doigt le silence des instances internationales et l'intoxication médiatique occidentale orchestrée par d'influents intellectuels juifs favorables au nationalisme sioniste – Adler, Finkielkraut, B.H.Levy – En outre, la" lampe fragile" de la poésie renforce la volonté de résistance palestinienne. À Naplouse, T.Bekri a ému son public et galvanisé les étudiants de l'université Bir Zeit : poursuivre leurs études, c'est leur façon de résister. Qu'ils soient signés M. Darwich, T.Cabral ou T.Bekri, les poèmes qui rythment ces carnets tirent tous leur tragique beauté de l'opposition entre la nature mère, terre mythique, lumineuse,source de mémoire et de vie, et la violence des "sanguinaires" Israéliens : "la cécité guide nos coeurs" s'écrient-ils (" Liban ma rose noire") ; "nous ferons de vos frontières nos pissotières" ; et la terre de leur répliquer ("Salam sur Gaza)" "le soleil vous fait-il peur/ De voir votre propre ombre"?


Nom de code de la guerre contre Gaza : "Plomb durci", titre d'une comptine de H.Bialik, le poète dénonciateur de pogrom... Ainsi, note T.Bakri, "Israël détourne la poésie à des fins immorales". Les carnets de T.Bakri témoignent du combat de ces intellectuels en réseau : écrire c'est résister à la barbarie et espérer émouvoir l'opinion internationale; "les poètes (sont) la conscience qui défend la vérité et grandit les hommes" note l'auteur – ainsi dans ces vers :

     "Si ton char tue ma prière
      Si le canon est ton frère
      Si tes bottes rasent mes coquelicots
      Si tes raids violent mon ciel
      Comment peux-tu effacer ton ombre parmi les pierres?"

   (T.Bekri "Coquelicots pour la complainte de Bethléem"-2002)

 

Tahar Bekri : Salam Gaza. Éditions Elyzad, 2010, 142 pages.

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Tag(s) : #MONDE ARABE