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Sous le titre « Archives de la vie littéraire sous l’occupation » se cache le catalogue qui accompagne l’exposition présentée à la New York Public Library en 2009 et dont Claire Paulhan, Olivier Corpet (IMEC) et  l’historien américain Robert Paxton ont été les commissaires. Après la drôle de guerre, ce furent la défaite, l’Occupation, la Résistance et enfin la Libération : autant d’événements qui ont bouleversé la vie littéraire française. Cette exposition doit beaucoup aux archives de l’IMEC ; on y retrouve des correspondances, comme celles de Jean Paulhan ; des photographies qui permettent de situer de nombreux auteurs et éditeurs au cœur des années terribles. Les « unes » de journaux de tous bords (« Combat », « L’Humanité », « Je suis partout », « la Gerbe », …) voisinent avec les couvertures d’ouvrages marquants de l’époque : « Les Décombres » de Rebatet ou « Le silence de la mer » de Vercors, l’ouvrage fondateur des éditions de Minuit. Des poèmes sont reproduits : des poèmes de Jean Wahl et d’Aragon et le célébrissime « Liberté » de Paul Eluard. Voici donc un livre exceptionnel. Une mine d’informations et de documents qu’on peut feuilleter selon deux axes.

 

Les écrivains et les épisodes de la Guerre

La campagne militaire de 1940 se caractérise par le grand nombre de prisonniers parmi les écrivains : Jean Guitton, Georges Hyvernaud, Jean-Paul Sartre, Louis Althusser... Le premier publiera dès 1943 un « Journal de Captivité » et le second « La Peau et les Os » en 1949. L’éloignement de Paris après les combats et l’exode, le dessin de la ligne de démarcation : les événements créent une nouvelle géographie de la vie littéraire. Rares sont ceux qui suspendent toute publication en attendant le retour de la paix comme Jean Guéhenno tandis que d’autres cèdent à la tentation de la Collaboration par idéologie ou parce que les nazis organisent le rationnement du papier. En charge de la Propaganda-Staffel de Paris, Gerhard Heller organise en 1941 le voyage de sept écrivains à Weimar à l’invitation de Gœbbels. Ambassadeur d’Allemagne à Paris, Otto Abetz crée un Institut allemand, dirigé par Epting et Bremer, pour relancer une vie littéraire germanophile voire pro-nazie.

Portant le prénom de l’ambassadeur, les listes Otto (1940, 1942 et 1943) désignent les ouvrages à retirer de la vente par les libraires, parce que leurs auteurs sont juifs. La politique génocidaire des nazis s’ajoutant à l’antisémitisme de Vichy, les arrestations et la déportation viennent décimer les rangs des intellectuels et plusieurs auteurs périssent dans les camps de la mort, telle Irène Némirovski déportée à Auschwitz en juillet 1942. 

Sans attendre que Sartre parle d’engagement, beaucoup d’auteurs choisissent l’action sous une forme ou une autre, par les revues littéraires, par les mouvements de Résistance. Toutes choses qui nécessitent des pseudonymes (voir liste page 299). Des réseaux de Résistance tombent et nombre d’écrivains sont arrêtés. Jacques Decour en 1942 et Marc Bloch en 1944 sont fusillés en France. Après Benjamin Crémieux  en 1944, l’année 1945 voit Robert Desnos, Benjamin Fondane ou encore Maurice Halbwachs mourir en déportation.  Certains continuent la lutte en Algérie. Peu rejoignent Londres et davantage l’Amérique tel Jacques Schiffrin, l’ancien éditeur des « Pléiade », et Jacques Maritain qui publie à New York « À travers le désastre ». Antoine de Saint-Exupéry vit à New York en 1940-1942 et y publie « Pilote de Guerre ».

Quand arrive la Libération se pose réellement la question de l’épuration avec la « liste noire » du Conseil National des Ecrivains (1943), réplique des listes Otto. Dans le « Parisien libéré » du 7 septembre 1944, l’article de Pierre Seghers « Littérature et Propreté » demande au gouvernement de juger les écrivains cités dans la liste noire : il s’agit entre autres de Brasillach, Céline, Chardonne, Chateaubriant, Drieu la Rochelle, Jouhandeau et Montherlant. Mais quand le polémiste Henri Béraud est condamné à mort, François Mauriac prend sa défense dans le « Figaro » du 3 janvier 1945. Sa peine est commuée en travaux forcés à Saint-Martin-de-Ré. L’éditeur Bernard Grasset est condamné pour collaboration. Paul Chack et Robert Brasillach sont exécutés. Drieu la Rochelle se suicide le 15 mars 1945. Bientôt on se querelle à propos d’amnistie tandis qu’un nouveau paysage se profile avec la naissance de l’existentialisme parrainé Sartre et les débuts de la guerre froide, donc la querelle entre communistes et anti-communistes.

 

La vie des revues entre guerre et paix

 

Une vraie originalité de cet ouvrage, par-delà ses contraintes de catalogue d’exposition, c’est de constituer une ressource considérable pour approcher la vie littéraire à travers les revues, celles qui continuent à vivre tant bien que mal, celles qui doivent cesser de paraître tuées par la politique, celles qui naissent de la Résistance, et rencontrent une forte « mortalité infantile », celles enfin qui voient le jour avec la Libération. L’ouvrage en fournit la reproduction de nombreuses couvertures et de quelques textes où la poésie a la plus belle part. Les éditions de Minuit publient « L’Honneur des poètes » en 1943.

 

 La revue « Esprit » réparait en novembre 1940 et son directeur, Emmanuel Mounier ira brièvement en prison en 1942. Pierre Seghers fonde la revue annuelle « Poésie »  qui paraît de 1940 à 1945. René Tavernier publie à Lyon «  Confluences » en 1941-1943. À Alger, Max-Pol Fouchet lance « Fontaine » en 1941, revue qui, en format réduit, sera parachutée par les avions britanniques dans les containers destinés aux résistants. Toujours à Alger, « L’Arche » est lancée en 1943 par Jean Amrouche et André Gide. La « NRF » a eu une histoire plus compliquée : la prestigieuse revue fondée à la veille de la Grande Guerre est dirigée par Jean Paulhan jusqu’au numéro de juin 1940. Les pressions des occupants le remplacent par Drieu la Rochelle ; celui-ci dirige les numéros publiés de novembre 1941 à juin 1943 quand la revue cesse provisoirement de paraître, faute d’auteurs prêts à y figurer. Le premier numéro de la revue «Les Lettres Françaises » est publié en septembre 1942 quelques semaines après la disparition de son fondateur Jacques Decour. Cette revue ne doit pas être confondue avec « Lettres Françaises » dont le numéro 1 est sorti en juillet 1941 loin de Paris : à Buenos Aires, sous la direction de Roger Caillois dans le cadre des éditions Sur, et financée par Victoria Ocampo.

La Libération du territoire entraîne une nouvelle série de parutions avant même la fin des combats. « La Nef » sort son numéro 1 en juillet 1944 et « La Table Ronde » en décembre. Surtout, le numéro inaugural de la revue « Les Temps Modernes » sort le 1er octobre 1945 ; c’est une victoire pour Jean-Paul Sartre qui réunit son comité de rédaction chez Gallimard alors que la « NRF » n’y existe plus. Mais Jean Paulhan, qui a démissionné du CNE auquel il reproche une position sans nuance (et sans le dire trop d’influence des communistes), relancera sa revue, « nouvelle NRF », donc sans peur du pléonasme, dès janvier 1953, anticipant de quelques mois sur la loi d’amnistie qui permet à Louis-Ferdinand Céline de revenir en France.

 

Robert O. PAXTON, Olivier CORPET, Claire PAULHAN

Archives de la vie littéraire sous l'Occupation.

Co-édition Tallandier / IMEC. 2009, 446 pages.

 

 

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