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Elle se nomme Elsa Kokko, mais elle préfère qu'on l'appelle Kokko tout court. Elle a 25 ans. Elle a interrompu trois fois des études supérieures à peine entamées, dont la cartographie, ce qui n'étonne pasAla-Harja-Tom.png le lecteur puis que Kokko semble manquer de repères. Elle a l'habitude de se lever trop tard pour aller à l'équivalent local du Pôle Emploi ; elle n'a pas de projet en fait, portée par le temps qui passe. Elle vit seule à Helsinki et évidemment s'ennuie. Elle va au cinéma pour la projection des films venus de l'étranger pour voir si l'on s'y ennuie autant. Elle n'est ni moche ni jolie. Parfois elle voudrait se prendre pour Fifi Brindacier, l'héroïne vaillante des BD d'après-guerre. Elle a une copine, Linda Muuri, avec qui elle sort de temps en temps. Et parfois un petit ami, bientôt mis à la porte. « Le mois dernier, Kokko en a eu assez d'entendre la sonnerie du téléphone …» Elle a acheté un répondeur et attendu. « Le premier message n'était venu que le lendemain : c'était Elina qui téléphonait au sujet de recherches qu'elle faisait. Elle voulait savoir  ce qu'une femme de moins de trente ans, habitant la capitale, sans diplôme supérieur et sans carte de membre d'un parti, pensait de la crise bancaire.» On ne peut vraiment pas être tranquille de nos jours !

• La romancière fait évoluer son héroïne au sein d'une famille peu nombreuse. Kokka est la fille de Tina qui a une sœur jumelle, Elina. Les jumelles sont des femmes actives, en contraste avec Kokko. Elles courent le marathon. Tina est député depuis six ans, a acheté un 4x4 et laissé son vélo à Kokko. Tom, l'homme du titre, le père de Kokko, s'est séparé de sa femme et il a fui en Afrique quand sa fille avait dix ou onze ans. Ne cherchons pas plus loin les causes du mal-être qui s'installe depuis lors dans le corps et l'esprit de Kokko qui peine à devenir adulte. En Afrique, le père de Kokko a dirigé des centrales électriques. Il vient de rentrer en Finlande. Il a racheté aux jumelles qui venaient d'en hériter une grande maison sur une île boisée. Tom compte s'y installer pour sa retraite. Il inviterait sa fille à parler de leur passé, il irait à la pêche et regarderait le ciel dans une lunette astronomique. Patatras, une attaque cérébrale frappe Tom. Désormais la fille va se consacrer à son père hémiplégique, aller lui rendre visite à l'hôpital, l'emmener dans l'île. Mais Tom ne sait plus dire que "bien, bien". C'est un coup dur pour Kokko qui espérait discuter avec son père, savoir pourquoi il était parti en l'abandonnant, comment il avait vécu dans l'hémisphère sud, etc.

• C'est beaucoup pour une fille qui n'a jamais été très organisée et qui a tendance à rater bien des choses.

« Kokko se retrouve dans la rue, elle donne des coups de pieds dans des canettes de bière, elle pousse des jurons, elle voudrait être plus dure qu'elle ne l'est. Plus endurcie, bardée d'un cuir épais, des mots vifs et cruels en réserve, prête à jeter des réponses bien senties et à s'éloigner d'un air digne. Pourquoi est-ce qu'on pouvait pas se contenter de jouer et de parler de façon ordinaire de choses ordinaires? Kokko enrage. Pourquoi est-ce que j'ai pas dit ce que je pensais, même si ce que je pense, je ne sais pas tellement bien l'expliquer. J'aurais parlé de ces choses qui restent toujours coincées entre d'autres choses et qu'il faut savoir aller chercher exprès. Pourquoi est-ce que je suis incapable d'aligner les mots dans le bon ordre, il y a donc une telle quantité de mots qu'ils sont infoutus de tomber au bon endroit, alors que ça devrait être si facile de parler parler parler, dire des choses, des choses qui ne soient pas futiles?» (p.134)

Comme on le voit Kokko est parfois furieuse de ne pas mieux se comporter, s'expliquer, se débrouiller pour réussir. On doute que l'héroïne puisse tout assumer — même s'il y a une fin ouverte. Le fait est que d'un bout à l'autre du roman les choses vont de travers, se brisent, disparaissent. Subtilement, Riikka Ala-Harja a composé son roman de courts chapitres, de petites scènes de vie quotidienne. Elle écrit avec légéreté, avec une pointe d'ironie par ci par là, alors qu'avec une telle intrigue il aurait été facile de couler ce roman psychologique sous le poids du pathos.

Riikka ALA-HARJA  -  Tom Tom Tom

Traduit du finnois par J.-M. Kalmbach, Gaïa éditions, 2003, 227 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE SCANDINAVE