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La réforme du lycée : mission impossible?
 
On connaît l'engagement du directeur de Sciences Po pour donner leur chance aux élèves des Descoings.jpeglycées défavorisés, mais aussi pour casser l'élitisme malthusianiste des classes préparatoires où l'école de la rue Saint Guillaume a cessé de recruter. Cet essai fait suite à la mission de médiation sur la question des lycées menée par Richard Descoings et son équipe de janvier à juin 2009 dans quatre-vingt lycées du territoire. Pragmatisme, humilité, bienveillance sont ses maîtres mots. Sans se poser en Grand Inquisiteur, il a entendu lycéens, professeurs, personnels d'éducation et de direction ; il ne stigmatise aucun acteur, si ce n'est le ministère. On retiendra quelques axes de ce bilan riche et argumenté qui fait jaillir vérités et tabous.
• La réforme qui entre en application en septembre 2010, aboutissement de deux années de travail, concerne le lycée général. Les lycées professionnel et technologique ont connu des améliorations sensibles : le premier depuis 2008, le second plus récemment. On ne peut nier "les bonnes intentions" à l'œuvre dans ces évolutions : certaines portent déjà leurs fruits.
On ne parle guère, dans le débat public, du lycée professionnel — 37% des lycéens — dont nul ne conteste la réussite du "Bac Pro" en trois ans ; ouvrant sur l'enseignement supérieur — les S.T.S.— il permet à la majorité de ses élèves d'accéder à l'emploi (9% de chômeurs seulement). Il en va de même de la voie technologique rénovée et on ne peut que se réjouir du maintien des séries industrielles obtenu en mai dernier. Il n'en reste pas moins vrai que professeurs, parents et conseillers d'orientation méprisent les lycées professionnel et technologique, synonymes à leurs yeux de relégation et de déclassement. Car en France, à la différence de l'Allemagne, on a toujours cru à la supériorité de l'enseignement intellectuel sur le travail manuel. Or beaucoup d'élèves venus de milieux ouvriers ou précarisés s'y reconstruisent et y  trouvent une motivation. Redonner une image valorisante de ces lycées constituerait une "véritable révolution copernicienne" selon l'auteur : c'est pourtant l'une des voies pour ne plus accepter que 120 000 jeunes sur 750 000 ne sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme.
• L'autre voie, c'est l'évolution du lycée général et l'enjeu de la réforme 2010. Richard Descoings a entendu le malaise de ces lycéens, entre l'ennui et la peur : contraints d'ingurgiter les programmes des disciplines sans parvenir à y trouver du sens, beaucoup peinent à y acquérir l'estime d'eux-mêmes ; les professeurs peinent à transmettre les savoirs et à "boucler" les programmes... Enfin, beaucoup de parents aujourd'hui ignorent les codes du lycée général et peinent à aider leur enfant à s'y adapter. C'est le cœur de la réforme 2010: chaque élève bénéficiera d'un "accompagnement personnalisé" — soutien, approfondissement ou aide à l'orientation—. La rupture est donc double : la mesure concerne tous les lycéens et elle est intégrée à leur emploi du temps (72 heures sur l'année) ; elle représente une avancée vers plus de justice et d'égalité des chances : à terme, elle priverait les coûteuses entreprises  de soutien scolaire de leur marché.
• Or R. Descoings voit deux freins à la mise en oeuvre de cette mesure. Depuis le lycée classique des années 1960, ce modèle éducatif a réussi en raison de l'homogénéïté socio-économique et culturelle des élèves d'alors ; il réussit toujours pour une élite sociale dont il préserve le statut et les intérêts de groupe comme de classe. Son extrême exigence intellectuelle semble une manière, selon l'auteur, de conserver les ségrégations sociales. Qu'en sera-t-il de l'accompagnement des plus déshérités?
Le deuxième frein tient à la représentation que les professeurs de lycée se font de leur métier : la plupart a choisi d'enseigner une discipline, d'en transmettre les savoirs, non d'éduquer les élèves. Beaucoup prétextent ne pas avoir reçu de formation pour accompagner un jeune en difficulté et rechignent à y consacrer de leur temps au lycée. Ni Snes, ni Snalc, ni aucun gouvernement n'a osé reconsidérer le statut d'enseignant note R. Descoings qui préconise de s'y atteler : sinon, l'enseignement privé, plus disponible pour accompagner les élèves, gagnera encore en attractivité.
• En France, la question des lycées ne peut se résoudre que par la modification du regard social sur les lycées professionnel et technologique d'une part ; d'autre part, par le rééquilibrage des séries — S, ES et L — du lycée général pour mettre fin à la survalorisation de la série S,et le partage de la mission d'éducation par les professeurs.
L'auteur reste dubitatif quant à la mise en oeuvre de cet accompagnement personnalisé : elle va dépendre des choix des établissements en fonction des besoins de leurs élèves, comme des différents moyens budgétaires. "La France est le pays de l'OCDE qui consacre le plus d'argent à son Education Nationale, et elle connaît un des pourcentages d'élèves en situation d'échec les plus élevés d'Europe" : l'auteur préconise un débat démocratique lors des élections nationales. Sinon, le lycée général restera un lycée pour l'élite.

Richard DESCOINGS
Un lycée pavé de bonnes intentions
Robert Laffont, 2010, 265 pages.

 

Tag(s) : #EDUCATION