Wodka par Mapero

 S'ouvrir au monde sans pour autant sacrifier au relativisme culturel qui n'est que mépris de l'Autre.


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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 17:00


Les écrivains sudistes enracinent leur imaginaire dans la tradition orale des contes. Il s'ensuit l'association d'un réalisme prosaïque et d'une part d'irrationnel. Souvent des personnages de blancs ruraux et incultes illustrant la part de monstruosité dans l'être humain, les forces du mal à l'œuvre dans les légendes, les croyances, la conception que se font les habitants du Sud de la nature et des forces cosmiques. L'inculture est associée à la violence : Fay a fui sa famille d'une campagne perdue au Nord du Mississippi pour échapper à la violence bestiale du père (Larry Brown, "Fay"). Violence familiale encore : David et Diana sont terrorisés plus qu'élevés par le Vieux des "Liens du sang" (Thomas H. Cook). La violence est aussi liée à la drogue, et traditionnellement à l'alcool, légal ou frelaté : 

« On disait que les Bedsole connaissaient des amis distillateurs (ou qu'ils distillaient du whiskey eux -mêmes), qu'ils se déplaçaient toujours avec une bonbonne de leur tord-boyaux et que quand ils repartaient, les cultivateurs avaient été "convertis" à leur cause par une muflée de tous les diables.» (Tom Franklin, "La Culasse de l'enfer").

Le crime passionnel est d'autant plus présent que les œuvres sélectionnées sont en partie éditées dans le genre "noir" ou "policier". Le mal y est donc associé à la violence des armes : il est clair que les armes librement accessibles favorisent la criminalité. "La Culasse de l'enfer" est de tous les titres évoqués ici celui où les armes parlent le plus — à l'exception du roman de guerre qu'est "La Marche" de Doctorow. Une véritable armée privée s'est constituée autour du gérant d'un "General Store" de campagne : les juges et shérifs des comtés concernés devront réunir contre elle toute une armada et les bavures seront nombreuses. Le mal se manifeste par des tares liées à des maladies comme la schizophrénie paranoiaque : David et Diana sont « tous souillés par la même tare » selon la fatale mécanique de la tragédie. (Thomas H. Cook, "les liens du sang").

Le mal prend régulièrement la forme de la luxure, du péché de chair, avec une fréquente mise en scène de la prostitution. Elle se tient dans une pauvre cabane en pleine forêt (Tom Franklin), dans les bordels des périphéries urbaines pauvres où Linda est assassinée par le marchand de bibles ("Jolie Blon's Bounce" de J.L. Burke). La prostitution est présente dans les stations balnéaires de la côte à Biloxi, elle se cache dans le mobil home où Fay échoue et prospère dans l'arrière-salle du club de strip-tease que tient l'homme qu'elle assassinera. Le commerce du sexe est plus évident encore dans cette Sin City qu'est La Nouvelle Orleans, dans le Vieux Carré — alias le Quartier français — où Judy Gros-Nénés exerce ses talents (J.L. Burke) et où finit par venir travailler Fay (Larry Brown). Dans "Tourbillon" (Shelby Foote), Beulah a déjà un passé de prostituée, comme sa mère, quand elle est séduite par le pieux fermier Eustis.

La prégnance de la culture religieuse, la place de la Bible, se retrouvent couramment. Ça et là se retrouve l'allusion à une secte, celle d'Eckankar chez J.L. Burke, ou une allusion au vaudou. Le plus souvent, les auteurs s'en rapportent à des églises officielles, baptiste par exemple, à des prédicateurs, à des lecteurs (et vendeurs) de bibles.

« Il y avait une séance de sanctification sur l'autre rive du lac (…) et Mr Eustis faisait partie des prétendants. Frère Jimson avait de l'eau jusqu'à la taille. C'était un jeune homme à cette époque, il portait sa robe de baptême blanche. Il avait tout récemment entendu l'appel de l'au-delà. Mr Eustis était le quatrième dans la file. Il a pris les choses calmement les deux premières fois quand on l'a plongé, mais, la troisième fois, il est sorti en hurlant qu'il venait de voir les Célestes Phalanges. Le Seigneur l'avait touché dans sa trente-deuxième année.» (Shelby Foote, "Tourbillon"). 

Les humains n'y ont qu'un faible choix dans leur vie. Nombre de personnages ne paraissent pas disposer de leur libre-arbitre. À l'extrême c'est l'hérédité du crime comme exemple de la prédestination. Dans "Les Leçons du mal", Thomas H. Cook s'interroge sur le cas des Miller père et fils. Miller père a autrefois violé et tué une jeune fille, avant d'être lui-même assassiné en prison. Son fils sera-t-il à son tour accusé d'un même crime alors qu'une élève de sa classe vient de disparaître ? Son professeur, comme pour vider l'abcès, lui recommande d'enquêter sur son père. Les habitants d'un quartier pauvre, les Ponts, sont lourdement marqués par ce soupçon d'un mal héréditaire. L'hérédité du crime est encore plus marquée dans "Tourbillon" de Shelby Foote. Son héros, Luther Eustis tue Beulah, la jeune fille qu'il a entraînée dans une île, reproduisant le crime de son père : celui-ci, soupçonnant sa femme de le tromper, l'avait égorgée avant de mettre le feu à la ferme et de périr dans les flammes. 

Dans les romans sudistes se dessine un Sud mythique qui double le Sud historique et géographique. Lieu essentiel, la plantation, qui évoque tant la période de l'esclavage, est assez systématiquement présente : elle figure chez Ernest J. Gaines qui excelle à rendre la langue populaire des esclaves et de leurs descendants ("Par la petite porte", "Colère en Louisiane"), dans ce dernier roman, si la propriété de la plantation est restée aux mains d'une vieille famille, son exploitation a été reprise par un Cajun ambitieux. J.L. Burke évoque la plantation de la famille LaSalle, d'origine française et reconvertie dans les conserves de crevettes et d'huîtres ("Jolie Blon's Bounce"). Dans "La Marche" d'E.L. Doctorow, les armées de Sherman détruisent systématiquement les plantations qui se trouvent sur leur route vers l'océan. Dans "Les leçons du mal", la demeure coloniale des Branch porte la mémoire du passage des généraux confédérés, et la présence de Jefferson Davis est attestée dans maintes demeures, chez J.L. Burke ou dans une maison proche de Biloxi ("Fay"). Ça et là, des cimetières évoquent les victimes des combats passés. La mémoire du malheur du Sud est sollicitée par les monuments au Soldat confédéré par exemple dans "Tourbillon" de Shelby Foote. Sur cette plantation les travailleurs noirs ont d'abord été des esclaves. Le cimetière proche de la plantation regroupe leurs tombes, presque à l'abandon dans "La Colère en Louisiane", et menacées par l'essor de la grande culture mécanisée. Les descendants des esclaves vivent à peine mieux que leurs ancêtres. C'est présenté comme une autre image de la fatalité du Sud. Les métissages n'ont pas été choisis : ils résultent du viol de la jeune et jolie domestique par le vieux LaSalle puis par son régisseur cajun appelé Légion, au nom évocateur de forces démoniaques ("Jolie Blon's Bounce"). Dans "Par la petite porte", Copper est né des ébats du frère de Frank, Walter, avec une esclave noire ; et le même Frank reste le dominateur de "ses nègres", attaché aux usages du temps de la ségrégation voire de l'esclavage : « ce n'est pas moi qui les changerai.» 

C'est en Louisiane que ce Sud a résisté le plus à l'usure du temps. L'inspecteur Robicheaux, le héros de J.L. Burke, est l'un des meilleurs passeurs vers ce Sud-là. 

« Les paroles de Guitar Slim et les échos de ses accords roulant et tintant comem des clochettes m'obsédaient. Sans jamais user de mots pour décrire le lieu et l'époque qui l'avaient vu vivre, sa chanson recréait la Louisiane où j'avais grandi : ses interminables champs de canne à sucre battant au rythme des bourrasques sous un ciel en train de s'assombrir, ses routes de terre jaune, ses panneaux de réclame pour Hadacol ou la bière Jax cloués aux pignons des bazars, ses buggies à chevaux qu'on attachait à l'ombre des gommiers pendant la messe du dimanche, ses rades à musique aux murs en bardeaux où venaient jouer Gatemouth Brown, Smiley Lewis et Lloyd Price, ses quartiers de bordels qui fleurissaient depuis le soleil couchant jusqu'à l'aube pour redevenir mystérieusement invisibles à la lumière du matin.» (James Lee BURKE, Jolie Blon's Bounce, page 39.) 

« Je voulais monter dans mon camion et rouler, dans un fracas de tôles au passage des bosses, au milieu des grincements de boîtes de vitesses et du grondement des pneus sur les ponts de planches. Je voulais m'enfoncer dans les profondeurs du marais d'Atchafalaya, au-delà des confins de la raison, au cœur de mon passé, cet univers de dialectes perdus où voisinaient chasseurs d'alligators et whisky casse-baraque, cueilleurs de mousse espagnole et bière Jax, poseurs de lignes de fond et distillateurs de bourbon clandestin, trappeurs de rats musqués et combats de coqs, boudin rouge sang et dosettes de Jim Beam qu'on laissait doucement glisser jusqu'au fond d'un grand verre de bière pression glacée, crevettiers amateurs de braconnage, riz sauvage sorti noir de la marmite, viande de porc cuite au rhum, canettes de Pearl, Regal, Grand Prize ou Lone Star laissées à rafraîchir dans les baquets de glace, ragoût de chevrette aux épis de maïs et artichauts, le tout dans cet univers d'alluvions et d'arbres inondés, comme une terre aux confins du monde, où les marées et la course du soleil étaient les seules mesures du temps.» (idem, page 180.)

Ce Sud n'existe plus aujourd'hui : il s'américanise si l'on peut dire, et ses signes distinctifs sont moins perceptibles. Il s'hispanise et s'alourdit des préjugés du Nord vis à vis d'une population immigrée de Latinos.

« Avec le temps, tout change, sauf le passé. Comme à Lakeland, par exemple. Ses commerces et ses restaurants familiaux se sont perdus dans les brumes d'une autre époque. Quand ils m'apparaissent encore, c'est à travers le filtre du souvenir, fantomatiques et abandonnés comem des bébés sur le parvis d'une église. Autrefois, c'était une ville typique du Sud, avec sa place du tribunal bordée de boutiques construites avec le bois débité et raboté à la scierie locale. A présent, c'est une ville "américaine", plus ou moins semblable à n'importe quelle autre. Les anciens magasins ont cédé la place à des marques franchisées qui vendent les mêmes produits à Providence ou à San Diego. Notre "artisanat régional" est fabriqué en Chine. En fin de journée, les citadins font la queue dans des voitures japonaises pour recevoir leur pitance dans des sancs en papier que leur tendent des adolescents coiffés d'une casquette en papier. Leurs enfants sont obèses, incultes et, pour la plupart, inexpérimentés. Ils regardent des films sur des iPods et ne lisent pour ainsi dire jamais. Le plus beau de tout, du point de vue d'un vieil homme, est qu'on leur a appris que l'amour pouvait être offer sans discernement, et que, par conséquent, ils grandissent étrangers à tout sentiment de honte.» (Thomas H. COOK, Les Leçons du mal, page 237.)

Il en résulte que la disparition du sujet, englouti sous les impératifs du Progrès et de la modernité, est le thème central de la nouvelle littérature du Sud. Oui, le Sud a bien changé. Et c'est un gars du Nord qui nous explique pourquoi.

 

« Avant l'invention de la climatisation, la Floride et les autres États du Sud n'étaient que faiblement peuplés. La chaleur et l'humidité y étaient insupportables. C'est vrai quoi, au Texas, quand la température atteint 38 degrés, vous avez à peine la force de remuer le petit doigt. À La Nouvelle Orléans, l'air est si moite qu'on peut à peine respirer. Pas étonnant que les gens du Sud soient affligés de cet accent traînant qui rend leur conversation presque incompréhensible. Il fait vraiment trop chaud pour articuler correctement voyelles et consonnes. À mon avis, cette chaleur brutale et paralysante explique aussi pourquoi le Sud n'a jamais été à l'origine d'aucune grande invention, d'aucune idée nouvelle, d'aucune contribution notable au progrès de la civilisation. Avec une chaleur pareille, qui peut se permettre de penser, voire de lire ?

Et puis, un beau jour, on a inventé l'air conditionné et les gens du Sud ont commencé à se mettre au boulot. Les gratte-ciel ont poussé comme des champignons et les gens du Nord, qui en avaient marre de l'hiver, ont émigré en masse.» (Michael MOORE, Mike contre-attaque !, 10/18, pp. 136-7.)

Une brève sélection de romans

Larry Brown : Fay / L'auteur est né au Mississippi en 1951.

James Lee Burke : Jolie Blon's Bounce. / Né au Texas en 1936 ; vit en Louisiane.

Thomas H. Cook : Les leçons du mal. / L'auteur est né en Alabama en 1947.

Thomas H. Cook : Les liens du sang. (Ne se passe pas dans le Sud)

E.L. Doctorow : La marche. / Sur la guerre de Sécession. Auteur new-yorkais né en 1931.

Shelby Foote : Tourbillon / L'auteur est né au Mississippi en 1916

Shelby Foote : Septembre en noir et blanc

Tom Franklin : La Culasse de l'enfer / L'auteur est né en Alabama en 1963.

Ernest J. Gaines : Par la petite porte. / L'auteur est né en Louisiane en 1933.

Ernest J. Gaines : Colère en Louisiane.

Ron Rash : Un pied au paradis

Par Mapero et Kate - Publié dans : LITTERATURE ETATS-UNIS
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