• Cette "Histoire du tableau" est bien plus le récit de la psychose de la narratrice que l'histoire du tableau qu'elle a vu peindre dans un atelier d'artiste à New York. Avant le début de ce roman, la narratrice mène avec ses enfants et son mari, un français enseignant-chercheur à l'université de Columbia, une vie peut-être heureuse mais très austère.  Néanmoins, lors d'une réception, elle fait la connaissance d'un artiste installé dans un Fleutiaux-Tableau.jpegquartier ruiné de Manhattan, peintre qui fait l'objet d'une exposition au Moma. En visitant son atelier elle découvre quelques aspects de la peinture contemporaine : peinture au pistolet, abstraite et de grand format, à peu près un mètre sur deux en hauteur. « Je regardai ses pantalons tachés de peinture et je me demandai où se trouvait la toile à laquelle il travaillait  à mon arrivée. Les murs me paraissaient vides et je ne voyais pas de chevalet.» C'est que la toile est étendue sur le plancher du studio. L'artiste explique qu'il travaille ses toiles par séries : « Je me laisse conduire par ce qui passe sur ma toile, des événements se produisent, des couleurs coulent, se recouvrent, il me faut être là à tout instant, voir si j'accepte, si je refuse, où cela conduit…» En somme, c'est plus proche d'Olivier Debré que de Piet Mondrian.

La narratrice obtient du peintre une de ses toiles et les problèmes commencent aussitôt. La toile ne s'accorde pas à l'appartement des français, encombré de vieux meubles et de vieux tableaux légués par les propriétaires. La toile est difficile à installer dans le séjour : il faut du recul pour la  contempler. La toile n'est pas non plus assortie aux robes de la narratrice. Impulsive, elle en acquiert une, coûteuse, aux couleurs de sa toile. Il lui faut lessiver les murs, changer la disposition des meubles, voire se débarrasser de ce qui n'est pas en accord avec l'acquisition qui laisse faussement indifférent le mari. Pendant que la narratrice, au lieu de travailler, s'échine à réaménager son appartement puis se ruine à en meubler un nouveau et à y recevoir, — « J'aimais beaucoup montrer ma toile aux gens que je recevais, et l'expliquer » — les enfants et le mari ne comprennent plus son comportement. Ils se détachent d'elle. Elle les oublie, souhaite s'éloigner d'eux.

Sa déchéance est enclenchée. Elle est envoyée en clinique psychiatrique. Quand elle en sort elle ne supporte plus rien chez elle et devient une sorte de SDF avant de se résoudre à accepter des petits boulots. En revanche, elle continue d'être fascinée par les couleurs changeantes de sa toile puis par les couleurs en général. L'orange, le violet, le marron, le rouge s'imposent à sa perception. Puis c'est le vert, le bleu, le bleu du ciel contemplé du haut d'une tour de New York…

« Alors je vis toutes les couleurs s'emballer. Ni beige ni marron qui ne s'enflamme en un rouge âpre de cataclysme, rouge sombre gonflé de toutes les couleurs qu'il drainait à lui, qu'il fondait dans son creuset bouillonnant. Sur ce mélange en fusion, les couleurs tournoyaient en fleurs d'écume, en anémones agitées, et d'entre les remous montaient par saccades d'immenses gerbes de feu. L'orange éclatait, le violet se liquéfiait brutalement en gouttes de mercure. Le jaune refluait, le bleu tombait en rochers, et le vert sitôt touché s'évaporait. La violence faisait rage en moi, de désespoir et de désir, toutes les passions revenues intactes des trous d'ombre de ma vie, comme touchées d'une mutation fabuleuse, soudainement grandies à la taille de géants. Et si dans leur enfance, elles avaient été petites bêtes fascinantes et cruelles avec lesquelles jouer, elles étaient maintenant des monstres immenses qui se disputaient les lambeaux fragiles de ma vie. Le feu prenait de toutes parts.»

Pour le lecteur cette variation infinie sur les couleurs et cette obsession des couleurs deviennent entêtantes. Finalement, le récit autobiographique est présenté au peintre — qui s'attendait probablement à une monographie centrée sur son œuvre. Mais le lecteur est ébloui par ce court roman, un récit à vrai dire, centré sur le changement psychologique provoqué par les couleurs du tableau puis par la découverte qu'un fossé s'interpose entre ces couleurs créées par les outils du peintre et les couleurs "naturelles" qui s'offrent au regard de la spectatrice, qu'elle se soit aventurée dans une campagne de Nouvelle Angleterre ou revenue vivre à Manhattan. C'est une histoire rare que celle de ce choc pictural sur une personne démunie de capital artistique avant que la vraie vie lui soit révélée — mais à quel prix !

Pierrette FLEUTIAUX -  Histoire du tableau.

Julliard, 1977 et Livre de Poche, 1979, 156 pages.

 

 

 

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