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Cette œuvre immense — qui est un mémorial plutôt qu'un roman — doit son titre à un vers d'Apollinaire cité en exergue. "Le siècle des nuages" c'est le XXe siècle qui a vu naître et s'épanouir l'aviation. Or l'aviation a été le métier du père de l'écrivain. L'ouvrage est ainsi construit autour d'eux trois. L'avion, le père et le fils. Autour de dates-clés qui les concernent.

• L'avion — c'est Clément Ader qui en trouva le nom plus qu'il ne vola lui-même avec ses drôles img194.jpgde machines. Et puis c'est Wright, c'est Blériot, c'est Mermoz… La France aimait ses avions et ses aviateurs, héros de 14-18 puis de l'Aéropostale. Celle-ci fit faillite. Le Front populaire fit naître Air France et en 1946 Forest père fut recruté par la compagnie à laquelle il restera fidèle jusqu'à sa retraite, depuis le DC-3 jusqu'au Boeing 747.

• Il se peut que la vocation du père soit née à Mâcon du spectacle des hydravions qui se posaient sur la Saône à la fin des années trente, pour le compte d'une compagnie anglaise, Imperial Airways. C'étaient des Short Empire, dont l'un s'écrasa près de Mâcon. À moins que ce ne fût l'inverse, et sa vocation de pilote déjà établie ; mais elle paraît compromise en 1942 en Algérie. Or c'est en Amérique qu'il apprit à piloter, sur une base de l'Alabama, car l'Amérique formait des pilotes pour vaincre les empires, celui d'Hitler et celui d'Hiro-Hito. Par les hasards du calendrier, il ne livra aucun combat : sa morale professionnelle en restera toute militaire au service d'Air France. Rapidement promu commandant de bord, le père de l'auteur est un père en pointillé, un père nomade, qui fait passer les sentiments après trois priorités : la compagnie, la ligne, l'équipage. Un père pourtant : il faut lire les circonstances qui lui font connaître sa future épouse — c'est tout le chapitre sur l'exode de 1940 — ; il faut lire aussi cette histoire de mariage par procuration en 1945 : elle en France, lui aux Etats-Unis. Un grand-père aussi : un retraité absorbé par la télé, mais aussi un croyant effondré, foudroyé par la mort de sa petite-fille de quatre ans du fait d'une maladie rare. La tristesse donne alors bien la tonalité marquante de l'œuvre. On n'oubliera pas que l'auteur a puisé dans la mort de sa fille Pauline le sujet de ses livres précédents.

• Le projet d'écriture du "Siècle des nuages" est expliqué en épilogue par l'auteur comme la tentative d'un cadeau à sa mère âgée. Au lecteur il apparaît bien avant cela comme une sorte d'expiation pour ne pas avoir eu davantage d'amour filial envers ce père sans doute difficilement aimable tant il était inscrit dans sa mission, pour n'être pas devenu pilote lui-même, le pilote que le père attendait d'au moins un de ses fils. Cet effort transparaît dans le récit de Philippe Forest lorsqu'on le trouve en train de reconnaître qu'il lui faut largement inventer la biographie d'un père qui ne se racontait pas à ses enfants. Qui préférait dormir aux escales du bout du monde au lieu de s'intéresser aux civilisations non-européennes que sa profession lui faisait le privilège d'approcher, et d'en visiter les musées. 

• Au fil de ces cinq-cents pages et plus, le lecteur que j'étais est passé par des jugements très contrastés. L'aviation bien présente dans le premier chapitre l'est beaucoup moins dans les deux suivants consacrés à la famille côté paternel et côté maternel. Je n'aurais sans doute pas choisi ce "roman" si je m'étais rendu compte que la seconde Guerre mondiale en occupe près de la moitié. Pourtant on ne peut qu'approuver les pages qui concernent Pétain et la Révolution nationale. Ou être sensible à la réflexion conduite sur l'ambivalence de l'aviation, d'abord symbole du Progrès, puis synonyme des effrayantes apocalypses anéantissant des cités sous les bombes incendiaires larguées par des centaines d'avions — ainsi de Hambourg ou de Dresde. Le père, évidemment, n'en était pas.

• En périodes allant de la demi-page à deux pages, jamais plus, souvent torturant la syntaxe, multipliant les phrases construites sur l'usage du participe présent, comme s'il s'agissait de le réhabiliter, l'écriture que livre ici Philippe Forest n'est pas un produit culturel standard et elle nécessite une lecture exigeante. Malgré la cassure des paragraphes, — respiration appréciée —, il faut bien avouer que souvent cette histoire ronronne : bien calé dans son fauteuil, le lecteur-passager oublie de regarder par le hublot, ferme les paupières et bercé par les réacteurs laisse tomber le gros livre... Erreur ! On en aurait bien fait un Goncourt plein de gravité !

 

Philippe FORESTLe siècle des nuages

Gallimard, 2010, 555 pages.

 

=> Feuilleter les premières pages avec ePagine.


 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE