Peter Frost : Femmes claires, hommes foncés

Publié le par Kate

On a oublié que le colorisme n'est pas consécutif  à l'esclavage des noirs au 16°siècle. Avant même l'antiquité la couleur de la peau servait de marqueur d'identité sexuelle distinguant l'hommePeter-Frost.jpg de la femme, sans connotation péjorative. En revanche, les discours religieux des premiers chrétiens puis des théologiens de l'islam ont très vite associé la peau noire au mal ; néanmoins, en toutes cultures, la préférence pour la femme à teint pâle reste constante : c'est le "syndrome de Blanche-Neige", attesté par la littérature et la peinture – et illustré par la représentation, en couverture, de notables égyptiens en 1400 avant notre ère. Même dans des populations qui n'avaient encore jamais vu un blanc, ou qui ne connurent pas la colonisation –Ethiopie,  Japon–, le teint féminin pâle incarne la beauté, la fragilité ; le teint masculin brun, la force et le courage ; un homme pâle est jugé efféminé en Afrique, s'il a le "foie blanc" c'est un lâche ; une femme trop noire est un femme "qui ne se lave pas". D'ailleurs, l'Othello de Shakespeare, maure noir, apparaît sympathique, roi chrétien et guerrier courageux. De fait, la carnation partout plus claire du visage féminin tient à ce que sa peau contient moins de mélanine et d'hémoglobine, et une moindre couche de graisse, outre le rôle des hormones. Au 16° siècle, l'arrivée massive de migrants "noirs" a transformé la représentation mentale que s'en faisaient les "peaux blanches": de signe distinctif homme-femme, la couleur de peau devint un signe distinctif européens-non européens.

• Les Romains réduisaient en esclavage les hommes noirs, non en raison de leur couleur, mais parce qu'ils constituaient des butins de guerre. Au Moyen-Orient, les esclaves blancs valaient plus cher, étaient mieux traités et les femmes de peau claire justifiaient la "traite des blanches". Bien avant le 16° siècle, et encore de nos jours, la femme s'applique à éclaircir son teint : la blancheur devient aussi un marqueur social distinguant la paysanne à peau sombre, ou l'indienne de basse caste, de la femme plus aisée qui se protège du soleil et peut se procurer cosmétiques et décolorants – telles les actrices du Bollywood à la carnation très pâle. Notons que les albinos ont toujours et en toute culture constitué l'exception : homme comme femme, ces cas génétiques restent des exclus sociaux, signes de malheur.

Si, avant le 16°s., le colorisme n'était pas un marqueur de discrimination raciale, il n'en était pas moins lourd de signification religieuse. L'Église comme l'Islam associent la noirceur au péché : l'Éthiopien incarne souvent le diable. Même si ces deux religions prônent l'égalité et la fraternité universelles, la malédiction divine qui frappa Cham et sa descendance - la race de Canaan-, a marqué les esprits.

• La valorisation transculturelle de la pâleur féminine a reculé au cours du 20° siècle : les nombreux métissages ne permettent plus de différencier les sexes par la carnation ; la mode du bronzage, réputé source de santé, assombrit les teints clairs ; enfin, le mouvement d'émancipation féminine a rejeté dans l'obsolescence l'image idéale de la femme pâle et fragile.

L'importance accordée à la couleur de peau n'est pas consécutive à l'esclavage des noirs à partir du 16° siècle ; elle a toujours constitué en toutes cultures un marqueur d'identité sexuelle – associant la beauté à la pâleur féminine–,ou d'idéologie religieuse – associant la blancheur au bien – sans jamais fonctionner comme marqueur de stigmatisation raciale. Des chercheurs ont tenté de justifier ce syndrome universel de Blanche-Neige et ont posé l'hypothèse d'un algorithme mental, un "précablâge" du cerveau humain, comme un fond de nature perdurant sous la culture : P.Frost demeure sceptique…Il n'en reste pas moins vrai qu'il n'existe aucun consensus sur l'histoire sociale de la couleur de peau et de ses représentations mentales.

Peter FROST  -  Femmes claires, hommes foncés. Les racines oubliées du colorisme.

Presses de l'Université Laval, novembre 2010, XX + 202 pages.

 

 

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