Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pour qui découvre Patrick Modiano, l'enchantement naîtra de la construction romanesque en entrelacs, mêlant au réalisme topographique l'incertitude des dates et parfois même du sens. Au cœur de cette toile d'araignée le narrateur - auteur - personnage Jean Bosmans offre une nouvelle variation de sa quête de la « jeunesse perdue. » Le roman rassure et déconcerte qui est passionné de l'univers modianesque. On retrouve dans "L'Horizon" les déclinaisons thématiques familières – des jeunes sans repères, un personnage féminin moteur, le spectre de la seconde guerre mondiale...–, mais le sentiment d'étrangeté se fait plus pesant, moins diffus, et le roman tend vers l'essai. La méditation, déclinée cette fois du temps perdu au temps retrouvé, se teinte de résonances proustiennes et se fonde sur une certitude impressive : la jeunesse, notre jeunesse, demeure au présent, nous pouvons la vivre encore si l'on sait passer de l'autre côté du miroir.
 
La cinquantaine franchie, J. Bormans note dans son petit carnet tous les « fragments de souvenirs » qui lui reviennent spontanément en mémoire, par séquences isolées, tels des « nuages flottants ». Pourquoi ceux-là? Comment les recoudre et reconstituer le fil de sa vie? – Il a vingt ans et travaille à la librairie des éditions du Sablier lorsque son chemin croise par hasard, place de l'Opéra, celui de Margaret Le Coz, française née à Berlin de père inconnu. Fuyant son beau-père, elle a vécu de petits boulots avant d'être gouvernante ou traductrice, entre la Suisse et Paris... S'esquisse une relation amoureuse de quelques mois ; le couple noue des relations que l'on croît éphémères et fait d'inquiétantes rencontres : Margaret ne cesse de fuir un certain Boyaval ; Jean tente de semer sa mère qui vient sans cesse le rançonner. 
 
Comme dans "Le café de la jeunesse perdue" il manque aux deux personnages « la sûreté de soi » que donne un ancrage familial. Ces « gens de rien », ces jeunes nomades toujours entre deux trains de nuit, toujours fuyant leur « vie chaotique, hachée », demeurent fragiles, angoissés devant l'avenir. Stigmatisés par leur traumatisme d'enfance, tous deux se croient coupables et persécutés. Modiano manie magistralement le registre de l'étrange pour donner corps à leurs fantasmes, – à travers Boyaval et la mère – : ces parents que « le mauvais sort (leur) avait imposés », « ces gens qui voulaient les empêcher d'être heureux ». Néanmoins, pour la première fois, à cette époque où Bosmans écrit son  roman, « il (a) dans la tête le mot : avenir, et un autre mot : l'horizon ». Écrire « le délivre d'un poids », donne sens à sa fuite incessante. 
Quarante ans après, devenu romancier, si « la poussière d'étoiles des souvenirs » l'assaille, c'est que « le temps n'a peut-être pas achevé son travail de destruction. » Son passé est toujours présent, des signes s'offrent à lui : les noms « dormants » qu'il se remémore malgré lui, les personnes qu'il croît reconnaître, les lieux qui gardent des « ondes », des « échos » de l'être aimé. Pour vivre à l'identique sa jeunesse intacte et si proche, il suffit « d'un glissement », « de rester immobile sur le trottoir et l'on franch(it) doucement un mur invisible ». On ne peut s'empêcher de penser à l'expérience identique des pavés dans "Le Temps Retrouvé", celle de la mémoire sensorielle.
Modiano ne choisit pas un nouveau sujet à chaque roman, il décline, comme Bosmans, « toujours les mêmes mots, les mêmes livres » : sa réalité intérieure. Cette fois, la variation autour des processus mémoriels interroge l'âge mûr qui redoute l'avenir et cherche à basculer, – par élargissement de conscience, le temps d'une fiction –, vers l'horizon inversé de sa jeunesse passée mais non encore perdue. Sa recherche est aussi celle du lecteur que Modiano invite à percevoir dans la « matière sombre » – l'oubli – « plus vaste que la partie visible de votre vie », des « scintillements », des bribes de réminiscences. Notre passé nous fait signe : un mot, un nom peut, telle la petite madeleine, conserver « l'édifice immense du souvenir ». Marcel Proust affirmait que "la vraie vie c'est la littérature"; elle est tout "L"Horizon" de Patrick Modiano.
 
Patrick MODIANO. L'Horizon. Gallimard, 2010, 176 pages.
 
Lu et chroniqué par Kate

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE