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Dedans et Dehors
O.Morin, spécialiste en sciences cognitives, condense dans cet ouvrage l'essentiel de sa thèse de doctorat, exposant pour les
réfuter ensuite des points de vue afférant à sa problématique : pourquoi, comment une minorité de traditions perdure-t-elle dans l'espace et le temps? et pourquoi
sont-elles plus nombreuses dans les sociétés humaines
que dans les autres sociétés animales?
Dans la ligne de chercheurs comme Sperber ou Tarde, O.Morin se recommande de l'épidémiologie culturelle, qui s'intéresse à la forme mentale des traditions et les apprécie en termes quantitatifs et non qualitatifs, à l'inverse de la psychologie sociale. Selon l'auteur, les traditions ce sont « des idées, des pratiques, des savoirs qui se diffusent par transmission sur des échelles d'espace et de temps importantes et constituent, par accumulation, la culture humaine ». Alors que l'on a souvent des traditions une conception passéiste et conservatrice, Morin montre que parmi les modes en tous domaines qui naissent au quotidien quelques-unes deviendront des traditions pour les générations à venir grâce à leur transmission entre individus. Celle-ci peut-être verticale, de parents à enfants, mais aussi, on y songe moins, horizontale : les enfants apprennent des adultes mais également de leurs pairs, en les imitant ; les comptines comme "Am Stram Gram" par exemple, ou le jeu du foulard constituent des traditions stables des cours de récréation. Il en est de même pour les règles des bonnes manières : on les croit, à tort, liées à un milieu social ; en fait Morin montre qu'elles sont respectées non seulement par conservatisme ou conformisme mais surtout parce que ne pas les suivre susciterait des émotions inacceptables comme le dégoût. Ainsi l'actuel succès du gore et du trash relève de la mode mais ne fondera pas une nouvelle tradition. Olivier Morin éclaire ainsi les conditions de pérennisation de certaines pratiques.
On les transmet souvent par communication non ostensible, involontaire ; elles se propagent alors par imitation, processus commun aux sociétés animales : certains grands chimpanzés transmettent des techniques de cassage des noix, les dauphins et les mésanges bleues communiquent par des sons ; ce sont bien des traditions, mais limitées, instinctives, sans que l'animal en ait conscience.
Or l'homme, lui, est un « imitateur flexible » qui ne saurait reproduire servilement une pratique ; on la déforme, on l'adapte, témoin le jeu du téléphone arabe : plus on transmet le message, plus il se modifie jusqu'à être sémantiquement "usé": c'est le premier risque d'échec à la transmission d'une pratique. Le second, c'est son insuccès. Pour durer, une technique, un savoir, doivent être attractifs ou utiles au plus grand nombre ; plus leur chaîne de diffusion s'étend en des lieux divers et sur une longue durée, plus ils deviendront des traditions. En revanche, une pratique peut se transformer et gagner en succès, comme l'Anglais, par exemple : plus on le parle, plus il perd de sa complexité syntaxique et grammaticale et plus il se répand.
Toutefois, dans les sociétés humaines, on transmet surtout par communication ostensible : l'émetteur manifeste à son récepteur son intention de lui faire passer une information, par le langage mais aussi par les gestes, les attitudes. Et cette situation d'apprentissage en se rencontre pas seulement dans la relation d'enseignement.
Si une pratique présente un attrait cognitif ou motivationnel, elle prolifère par sa large diffusion et intègre l'ensemble des traditions. Leur accumulation au fil du temps a peu à peu constitué, par accumulation, la culture humaine : selon Morin, nous sommes, quoique nous en ayons, des « animaux culturels ». Et même si les sociétés animales ont leurs cultures, elles demeurent propres à une espèce et à un certain contexte environnemental limité.
Dans cet essai très technique et scientifique, O.Morin associe anthropologie et sciences cognitives. Si la conception des traditions qu'il défend diffère du sens commun, il ne s'en pose ni en défenseur ni en détracteur. Tout au plus suggère-t-il, sans s'y attarder, que la diversité culturelle pourrait contribuer, à l'avenir, à réduire le nombre des traditions.
On regrette que, dans sa chronique du "Monde des Livres", Louis-Georges Tin ne respecte guère le contenu de cet éclairant ouvrage.
Olivier MORIN : Comment les traditions naissent et meurent. La transmission culturelle. Odile Jacob,
octobre 2011, 290 pages.
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