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L'auteur, professeur d'histoire de l'art à l'I.M.A., tente de cerner dans cet ouvrage la spécificité de l'art islamique, vieux de quatorze siècles et commun à de nombreux pays musulmans, hors de toute référence historico-géographique. Après une riche rétrospective de l'histoire des arts de l'Islam de l'Antiquité au 19°siècle, l'auteur s'arrête sur leurs formes les plus remarquables : mosquées, coupoles, céramiques en architecture ; mais aussi les miniatures, les objets du quotidien, enfin la calligraphie.

L'art islamique représente autant les sujets religieux – les saints, les prophètes, Jésus – que profanes : princes ou petites gens, animaux et végétaux. L'écriture arabe y est souvent associée, mais sans être toujours lisible. Elle ne vise pas à faire passer un message mais constitue une fin en soi : on regarde les signes, on ne les déchiffre pas. Cette absence de transmission d'une signification claire caractérise toutes les représentations islamiques de la réalité, souvent déformée ou incomplète – des êtres humains sans tête par exemple – à rebours de tout réalisme matérialiste : stylisation et abstraction, dont les motifs géométriques –le pentagone surtout – et les arabesques donnent la pleine mesure. Car toute image fidèle du réel serait inacceptable et condamnable ; l'artiste ne peut se mettre en compétition avec Dieu : Lui Seul est Créateur.

Selon O.Grabar, la spécificité de cet art c'est son mode ornemental, non pas au sens occidental affadi de décoration accessoire, mais au sens fort de mécanisme visuel intermédiaire – tel un logiciel – qui mène le spectateur à se détacher des contingences de lieu et de temps. L'artiste  cherche à lui donner le plaisir des sens, à susciter,
par la beauté et l'harmonie de sa représentation, une relation affective à l'oeuvre d'art. Le spectateur reste libre de lui choisir un sens, même si sa signification historique lui échappe, ou s'il n'en a qu'une connaissance partielle. L'auteur donne l'exemple du Taj Mahal, mausolée élevé à Agra, en Inde par Shah Jahan à la mémoire de son épouse tant aimée ; on veut y voir un symbole de l'amour immortel, mais les inscriptions coraniques gravées portent aussi un message de mort et de vie éternelle.

• Suggestif, polysémique, l'art islamique vise à transfigurer qui l'observe attentivement. Si, comme l'art africain, chinois et indien, il ne s'est pas approprié la perspective chère à l'art occidental de la Renaissance, si les représentations islamiques ne comportent ni profondeur, ni vide, c'est que l'artiste suggère ainsi l'unicité cosmique : dans l'omniprésence de Dieu l'Absolu. L'art islamique n'ouvre pas à un autre monde, il n'est pas un moyen d'accéder à Dieu ; à la différence de l'art religieux chrétien, il ne répond à aucun objectif édifiant ou didactique, il n'impose rien mais propose à qui le regarde d'éprouver "quiétude et sérénité", pour un moment, ainsi que l'analyse clairement Afif Bahansi, de l'Isesco.

• La conception musulmane du monde fonde la spécificité des représentations artistiques islamiques, quels que soient les supports et les formes. Cet art ouvert et universel ne doit pas être confondu, rappelle l'auteur, avec l'orientalisme occidental, invention d'un monde musulman imaginaire et fantasmé. L'ouvrage est remarquable par la richesse de ses références et l'universalité de son  message.

Oleg GRABAR
Penser l'art islamique. Une esthétique de l'ornement
Albin Michel, 1996, 212 pages.
(Nombreuses illustrations en noir et blanc)


 
Tag(s) : #BEAUX ARTS, #MONDE ARABE, #ISLAM