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Une journée dans la vie du héros… Ce procédé qui consiste à ramasser en 24 heures toute l'intrigue romanesque concerne aussi bien "Ulysse" de Joyce — un auteur cité par N. Farah—, qu' "Une aiguille nue". Comme Leopold Bloom, Koschin, 36 ans, quitte son domicile au début de Une-aiguille-nue.jpgl'histoire et se déplace dans sa ville — ici Mogadiscio — tout au long du livre, seul puis avec une femme. Une journée très particulière en fait puisque c'est le jour où il a retrouvé l'amie anglaise qui va peut-être partager sa vie. Comme Leopold Bloom, il rencontre toute une série de personnages et se lance dans des séries de conversations afin d'esquisser un tableau de la société somalienne, jusqu'à une soirée huppée où se retrouvent « les fils et les filles les plus brillants de Puntland, les meilleurs, rentrés au pays avec un diplôme… tandis que la pauvreté, l'ignorance et l'idiotie séculaires planent sur eux comme des ombres.»

• Achevé à la fin de l'année 1972, le roman esquisse un premier bilan du pouvoir exercé par Siyad Barre qui assume la direction de la Somalie unifiée après l'indépendance en 1960 de ses deux parties colonisées, au nord par l'Angleterre, à l'est et au sud par l'Italie. Déjà la Révolution se dégrade : « La Somalie avait-elle besoin de la terreur et de l'horreur de l'aube au crépuscule ?» Koschin pointe l'essor de la corruption, et un pouvoir autocratique appuyé sur une clique de favoris.

« — Quoi qu'il ait fait à côté, pourquoi... quelqu'un aurait-il le droit de forcer cette nation à déifier une personne ?

— De quoi tu parles ?

— Je parle d'une chose qui nous concerne tous. Je parle de déification. Ils déifient...

— Qu'est-ce qu'ils font ? interroge Barbara.

— Ils déifient le Vieil Homme, portent son nom aux nues. Ils en font un dieu.»

Cette remarque, et beaucoup d'autres, valent condamnation du pouvoir du "Vieil Homme". Ce Siyad Barre, général et chef du Conseil révolutionnaire, a pris les commandes de l'Etat par un putsch en 1969 et il gouverna le pays jusqu'en 1991 — après quoi la Somalie devait entrer dans le chaos tribal, devenir une "zone grise", faire le lit des fanatiques, des pirates et des trafiquants en tous genres. Mais ceci est une autre histoire. Le romancier qui séjournait en Italie au moment de la publication de ce roman (1976) ne put rentrer dans son pays, sinon pour des séjours éclairs ; sa vie a été une succession d'exils, au fil de ses postes universitaires, avant de s'installer en Afrique du Sud.

• Malgré les critiques du régime autoritaire et prosoviétique qui satisfont le lecteur occidental, il n'est pas aisé de s'identifier vraiment à ce pauvre Koschin qui néglige de changer son linge le jour où il va retrouver sa petite amie ! Il a collectionné les conquêtes faciles, — l'une d'elles s'est suicidée—, et ce qu'il pense de la place de la femme en Somalie ne présage pas du bonheur du couple qu'il va peut-être former avec Nancy puisqu'à ses yeux il est normal que la femme soit frappée : « Cette nuit-là, il l'avait battue, la faute à son éducation à la campagne.» Il est vrai que les récriminations de Koschin contre la politique de son pays et contre le directeur de son lycée prennent le pas sur sa sociabilité : il commence par oublier de se rendre à l'aéroport le jour où son amie arrive de Londres... On comprend simplement que dans ce pays nouvellement indépendant, c'est "classe" pour un Somalien qui a fait des études à l'étranger d'exhiber une femme blanche — à l'exception des natives de « l'Ukraine d'où viennent les femmes les plus vulgaires !» —. C'est comme de rouler en Mercedes-Benz, ou d'avoir des relations haut placées. Bref, tout révolutionnaire qu'il s'imagine, plaçant à juste titre la nation au-dessus de la tribu, Koschin a des idées pas très progressistes au sujet des femmes qu'il assigne à la lessive, au ménage et à l'allaitement : il se fâche contre son amie Barbara « la femme qui a refusé à l'enfant son droit de téter le sein…C'est le crime le plus infâme que l'on puisse commettre contre un être humain.»

« L'aiguille avec laquelle tu couds les vêtements des autres reste nue » dit le proverbe sibyllin placé en exergue : de même, il ne suffit pas d'inviter à la rencontre d'une culture autre, on aurait souhaité que fussent traduites les nombreuses formules  en langue locale... Bref, il faut manifester un intérêt particulier envers la Somalie pour se sentir concerné par ce roman du début d'une carrière d'écrivain.

Nuruddin FARAH - Une aiguille nue. Traduit de l'anglais par Catherine Pierre-Bon. Collection "Terres d'écritures", L'Or des fous (coédition), 2007, 244 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #SOMALIE