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Mogadiscio, quelques jours de l'année 1986. Infirmière dans une maternité, Duniya, trois enfants, deux fois mariée, va enfin connaître une histoire d'amour pour ses trente-cinq ans.

Mariée très jeune à Zubair, un vieil aveugle qui lui a donné des jumeaux, Duniya se retrouva veuve deux ans plus tard. Elle vit séparée de second mari, le journaliste Taariq, un alcoolique invétéré. Elle habite avec son fils Mataan et sa fille Nasiiba qui ont maintenant dix-sept ans et fréquentent le lycée tandis qu'une autre fille est hébergée par de riches parents. Un jour, Nasiiba récupère « un bébé dans une poubelle » et le ramène à la maison : c'est ce qui va donner de l'intérêt à la seconde des quatre parties du roman, car ce geste provoque le rapprochement de Duniya avec Bosaaso un veuf aisé qu'elle commence à fréquenter. L'affaire du bébé fait jaser : Shiriye, le stupide militaire demi-frère de Duniya s'irrite d'une telle situation : « Elever un bâtard est un péché, dont le salaire est le feu de l'enfer et la colère d'Allah.» Bien que le bébé meure en plein milieu du roman, Duniya et Bosaaso continuent de se voir. Duniya devient une femme "moderne": elle apprend à conduire, condamne l'infibulation des filles, fréquente la piscine, sort tête nue, et porte des robes que sa fille lui choisit. « Elle-même avait souvent déclaré qu'une femme tête nue était narcissique, étant obligée de se servir de miroirs et d'autres gadgets modernes de ce genre.» En réalité cette histoire d'amour n'est pas l'essentiel du roman.

Tandis que la romance prend corps, la Somalie continue de vivre dans le dénuement, comme l'indiquent des extraits de presse à la fin de certains chapitres. Le pays est « dévasté par la sécheresse, car il n'y a pas plu depuis quatre ans.» Les pannes d'électricité qui surviennent à tout moment s'ajoutent ainsi à d'autres sujets de conversation. « Nasiiba et Bosaaso avaient envie de parler. C'était comme si ils avaient l'intention de sauver le monde par leur bavardage, de trouver des solutions aux crises du moment, guerres civiles, sécheresse et banqueroute intellectuelle.» Malheureusement pour le lecteur, ni ces deux personnages ni N. Farah n'expliquent clairement ce qu'ils entendent par ce dernier point. Par hypothèse, on peut envisager la dépendance vis-à-vis de l'aide étrangère. Celle-ci est évoquée, venant d'organisations internationales, ou de l'Europe.

« Pourquoi demander de l'aide si vous n'avez pas envie d'en recevoir ?» demande Ingrid la coopérante danoise. Dans un article de journal, Taariq estime que « Les dons alimentaires venant de l'étranger sabotent aussi la capacité de l'Africain à survivre avec dignité.» Il prône la fin de l'aide étrangère pour que les peuples africains prennent leur sort en main. « Si les gouvernements étrangers cessaient de venir en aide aux dictateurs africains par leurs dons alimentaires, alors leurs peuples se dresseraient contre eux.» Moralité : il faut s'aider soi-même et prendre appui sur la culture locale : « Il y a en Somalie une tradition qui consiste à faire passer un chapeau pour faire une quête. Cela s'appelle "Qaaran"... Les donateurs ne mentionnent pas les sommes qu'ils offrent, et le bénéficiaire ne sait pas qui lui a donné quoi. C'est de toute la communauté que cette personne reçoit une offrande, et c'est envers elle qu'il est reconnaissant.»

Le thème du don est encore présent de bien d'autres façons, ce qui est dans la logique du titre : le nom que l'on donne au nouveau-né, Duniya qui se donne par amour à Bosaasa, les enfants qui demandent de nombreux cadeaux à leur oncle Abshir puisqu'il s'apprête à revenir à Mogadiscio après vingt-cinq ans passés à Rome. Abshir est marié avec une italienne et père de deux filles qui détestent les coups de fil venus de Somalie. La Corne de l'Afrique est pour un temps encore tournée vers l'Italie qui l'a colonisée, une Italie dont on recommande les films, par exemple "L'Arbre aux sabots" qui reçut la Palme d'or à Cannes en 1978. Le roman témoigne en somme d'une Somalie indépendante, où le bonheur est possible ; elle doit affronter des tas de difficultés, mais elle n'est pas encore plongée dans la situation chaotique dont elle n'est toujours pas sortie en 2012. Toutes ces considérations ne suffisent cependant pas à faire de "Dons" un roman totalement captivant.

Nuruddin FARAH  -  Dons - Traduit de l'anglais par J.Bardolph. - Le Serpent à Plumes, 1998, 334 pages ("Gifts", 1993).

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE