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« Why are poor countries poor and rich countries rich ? North, Wallis and Weingast explain why — it's the politics stupid! A compelling book for anyone wants to understand the world.» James A. Robinson, Harvard University. 4è de couverture de l'édition américaine.

 

"Violence et ordres sociaux": ce n'est pas le titre le plus aguichant pour vous convier à ouvrir cet ouvrage important, mais si l'on vous indique le sous-titre, vous  risquez de changer d'avis :North-Wallis-Weingast-ed.-Fr.gif  "Un cadre conceptuel pour interpréter l'histoire de l'humanité"! Rien que çà — ce n'est pas nouveau certes, rappelons-nous comment Karl Marx commençait en 1848 une œuvre fameuse : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que…» L'ambition des auteurs, tous brillants universitaires américains, n'est donc pas mince et logiquement cet essai audacieux nourri d'une bibliographie essentiellement étatsunienne irritera la quasi-totalité des anthropologues, économistes, historiens, politologues et sociologues du pays à cause de cette méthode infaillible : abattre les cloisons des disciplines, et prendre la doxa à rebours. Essayons avec simplicité de faire l'éloge de cet essai complexe qui renouvelle le regard porté sur l'histoire de l'humanité et aboutit aux conclusions pratiques des auteurs (page 410): « La conception nouvelle que nous proposons du développement politique passe par l'augmentation de la capacité étatique à susciter des organisations complexes et spécialisées, à établir l'impersonnalité, à entretenir un État pérenne et à contrôler la dispersion et l'usage de la violence dans la société. »

• Commençons par un constat simple. Depuis le néolithique, il n'y a que des "ordres sociaux fermés" (État naturel) ou bien "ouverts" (État moderne). Pendant des millénaires les hommes n'ont connu que ces "ordres sociaux fermés" ou "d'accès limité"(limited-access order). Selon les auteurs ils concernent aujourd'hui 85 % des hommes. Dans cet "État naturel" (à ne pas confondre avec l'état de nature !) la "coalition des dominants", c'est-à-dire des diverses élites maîtresses des "rentes" (revenus, productions…) domine la situation par la  force d'abord, par des arrangements ensuite. Les "privilèges", la propriété des terres, le contrôle de l'armée sont des enjeux essentiels au cours des événements qui ne manquent pas de se produire. Certains changements — comme la transformation des privilèges en droits, la "centralisation" de l'armée et la création de nouvelles organisations par les élites — permettent une transition qui ouvre la voie aux "ordres sociaux d'accès ouvert" (open access order). Pour la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, les "conditions liminaires de la transition" nous amènent — avec des modalités différentes selon les pays — jusque vers 1800 et la "transition vers l'accès ouvert" occupe le demi-siècle suivant. Ce n'est que passé 1850 que ces trois pays incarnent "les ordres sociaux d'accès ouvert" : à ce moment, le perfectionnement de l'État endigue au mieux la violence. Ainsi 15 % des hommes d'aujourd'hui disposent-ils d'une société développée, forte du financement public des services essentiels, de l'égalité des droits individuels, de la libre circulation des idées et de la libre création d'entreprises.

Les points forts de cet essai ? Indiscutablement c'est la théorie du développement. La distinction entre croissance et développement est ici bien visible. Les auteurs ramassent les siècles dans un mouvement de va et vient à gain nul pour les sociétés "fermées" : les périodes de croissance matérielle y sont régulièrement annihilées par des périodes de fort recul alors que dans les sociétés "ouvertes" les reculs sont moindres, et amortis par de meilleures organisations et des dispositifs sociaux. C'est donc le développement réussi qui fait figure d'anomalie, disons plutôt de bonne surprise ; le mal-développement des pays pauvres n'est que la continuation, la réplication de ce qui a existé de tout temps : inégalité, injustice, corruption, violence incontrôlée, etc. Les bons apôtres du développement prônent des remèdes dont les résultats diffèrent de leurs effets dans les sociétés développées : les élections à elles seules ne font pas la démocratie, les belles constitutions ne garantissent pas un État de droit dans les faits, etc. De plus, on soulignera divers exemples que North, Wallis et Weingast prennent pour décrire les conditions liminaires de la transition et la transition elle-même. En introduisant "le titre de paiement impersonnel" le financement de la marine anglaise au XVIIIe siècle (pages 279 à 285) assure la pérennité des organisations du secteur naval. En Amérique, contrairement aux hésitations du pouvoir fédéral, les États fédérés ne se privent pas d'investir dans les infrastructures entre 1790 et 1860, de faciliter la création de banques (600 à la date de 1832). Dans chacun de ces pays, la loi qui permet de créer une société anonyme sans passer par une autorisation royale, parlementaire ou ministérielle, est un tournant décisif qui fait oublier le temps des compagnies à charte. L'élargissement du droit de vote s'accomplit en même temps que naissent des partis politiques modernes c'est-à-dire qui ne sont plus de simples "factions" — phénomène que les pouvoirs redoutaient précédemment tant des politiciens que des entrepreneurs. L'année 1832 apparaît comme un temps fort : Jackson crée le parti démocrate, et le Reform Act bouleverse la scène politique britannique — avec notamment l'enregistrement des électeurs !

• Outre que la violence n'est pas objet d'étude, d'autres points me paraissent relativement faibles — mais il ne faut pas oublier que ce livre est annoncé comme un programme de North-Wallis-Weingast-ed.-USA.jpgrecherches. J'ai personnellement trouvé indigeste le chapitre sur l'évolution du droit anglais sur la terre — dont on aurait pu faire une annexe — et j'ai eu l'impression de tourner en rond dans certains chapitres. La présentation des étapes successives m'a fortement rappelé l'essai un peu moisi de W.W. Rostow qui, lui, n'hésita pas il y a cinquante ans à inclure l'URSS dans son schéma. Comme les auteurs ont circonscrit leur réflexion à la Grande Bretagne, à la France et aux États-Unis, on ne voit pas si l'expérience "socialiste" ou le "totalitarisme" seraient susceptibles de modifier leur large vision des choses ou de s'y imbriquer. En effet le XXe siècle n'apparaît guère — comme si l'Histoire était finie avant — non plus que l'histoire coloniale. Certains déploreront qu'il y ait peu de tableaux statistiques et d'autres considéreront qu'on pourrait même supprimer ceux qui existent sans amoindrir les propositions des auteurs. Enfin, le livre donne l'impression d'avoir été conçu il y a assez longtemps et c'est sans doute pourquoi en postface deux experts de l'AFD (Agence Française du Développement) apportent un bémol en introduisant la réflexion sur le cas de la Chine — c'est en effet à l'AFD que l'on doit cette traduction en français si peu de temps après la publication américaine. Fort opportunément, l'édition Gallimard ne reprend pas l'illustration de l'édition américaine qui n'a pas de rapport direct avec le contenu du livre.

• Douglass C. NORTH, John Joseph WALLIS, Barry R. WEINGAST - Violence et ordres sociaux. - Traduit par Myriam Dennehy, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, 2010, 458 pages. (Cambridge U. Press, 2009).

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Pour une note de lecture plus technique et plus approfondie voir ici.

 

 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE GENERALE, #SCIENCES SOCIALES