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Professeur à l'université de La Réunion, N. Dodille propose une approche thématique des "discours coloniaux" tenus par les Français, essentiellement entre 1815 et 1945. Même s'il évoque aussi certains points d'une histoire coloniale antérieure, l'ouvrage est consacré au second empire colonial français, qui, aux confetti d'empire restant en 1815, ajoute à partir de 1830 la conquête de l'Algérie, et s'agrandit ensuite des accélérations dues à Napoléon III, à la République de Jules Ferry et de ses successeurs de la "Belle Dodille.gifEpoque".

Après un premier chapitre qui embrasse l'historiographie coloniale depuis les grands anciens jusqu'aux tenants de la repentance postcoloniale, la découverte des thèmes —qui constituent dix chapitres— se fonde sur un choix d'ouvrages sortis de l'oubli pour être amplement cités et donner envie de courir les consulter en d'antiques bibliothèques.

Si l'étude du vocabulaire (§2) permet déjà des découvertes, celle du discours héroïque (§3) met l'accent sur les explorateurs et les conquérants, figures plus populaires que la situation coloniale en elle-même. Le discours héroïque s'élargit au vaincu quand il a le panache d'Abd-el-Kader ou de Samory Touré. Le discours gestionnaire (§4) pose les problématiques de la colonie d'exploitation ou de peuplement, des politiques d'assimilation ou d'association. Le discours de propagande, qui est aussi éducatif (§5) souligne comme il se doit l'importance des sociétés de géographie du XIXe siècle, du lobby colonial, et de l'école coloniale de Paris, ancêtre de l'ENA. L'Exposition coloniale de 1931 marque l'apogée du soutien populaire au projet colonial, mais comme à un spectacle divertissant par ses attractions : tel un Disneyland avant l'heure tandis qu'Hergé montrait Tintin au Congo. Le discours national (§6) de la rivalité avec l'Angleterre occupa les administrateurs qui dissertaient des mérites de l'Indirect Rule longtemps encore après Fachoda (1898). Le discours anti-esclavagiste (§7) laisse sceptique un colon français établi à l'île Maurice : Renoyal de Lescoubre doute de la généralisation de l'abolition de l'esclavage : « Je suis curieux de savoir comment ces braves philanthropes s'y prendront pour forcer les Turcs, les Russes, les Arabes, presque toute l'Asie, tous les rois et chefs d'Afrique, en un mot les dix-neuf vingtième de la terre, à abolir l'esclavage.» Le discours descriptif du personnel colonial (§8) fait largement appel à la littérature : Bernardin de Saint-Pierre, Farrère, Gide, Céline, mais aussi des auteurs moins connus et non moins acides, tels Marius-Ary Leblond ou cet Eugène Pujarniscle pour son suggestif portrait du "broussard", alcoolique et opiomane, qui a trouvé sa place dans le paysage de la rue du Papier à Hanoï. C'est le moment où l'on se demande : « Qu'est-ce que nous sommes venus faire ici ?» Le discours descriptif des indigènes (§9) s'interroge sur l'Autre. Un certain Auguste Billiard, dans un ouvrage publié en 1822, fait preuve d'une certaine originalité : « La couleur noire des Africains est un vêtement dont ils sont recouverts ; il est approprié au climat où la nature les a placés ; c'est pour être presque entièrement nus qu'ils ont été faits noirs.» Faut-il retenir en lui l'esthète inventeur du slogan "Black is beautiful" ? Le discours romanesque (§10) renvoie à la mode du roman colonial qui a commencé à la fin du XIXe siècle : Robert Randau, Pierre Mille, Louis Bertrand, Dorgelès sont sortis de l'oubli. Mais le roman n'est pas tout, et Porto-Riche propose aussi des vers exotiques :

         Ah ! voyager, Tiani, changer d'air et de femmes (…)

         Voguer comme un forban, chevaucher comme un reître (…)

         Dans des lits inconnus, en rêvant d'amours neuves,

         Des vierges quelquefois et fréquemment des veuves.»

Cet exotisme qui n'est pas sans faire penser au tourisme sexuel contemporain est complété, concession au naturalisme, par le rappel du paludisme, tandis que Loti rêve avec nostalgie d'îles lointaines, ultime province du régionalisme littéraire.

In fine, les théoriciens français de la colonisation (§11) ne sont pas légion : Paul Leroy-Beaulieu bien sûr, mais aussi quelques militaires. Parmi eux, Bugeaud, l'enfumeur de grottes kabyles, prédit que l'arrivée de colons agricoles en Algérie rendra inévitables les révoltes algériennes.

Comme l'empire britannique, l'empire colonial français bâti au XIXe siècle apporte ainsi avec lui ses témoins métropolitains plus que tout autre empire des temps passés. Mais on ne s'en était pas bien rendu compte : la faute à Hegel qui n'avait pas vu l'Afrique entrer dans l'Histoire ?

Norbert DODILLE - Introduction aux discours coloniaux. Presses de l'université Paris-Sorbonne, 2011, 246 pages.

À consulter : les pages de N.Dodille sur le site de l'université de La Réunion.

 

 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #HISTOIRE 1789-1900