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Comment un homme peut-il en venir à tuer, découper et manger une partie du corps de son semblable en France en 2007? N.Deliez et J.Mignot, journalistes indépendants, ont enquêté trois ans auprès des cannibale-de-rouen.jpegtémoins pour comprendre le profil de ce criminel hors norme, Nicolas Cocaign. Le cannibalisme a toujours existé et peut sporadiquement réapparaître n'importe où ; le cas de Nicolas semble relever à la fois du cannibalisme – ingérer son ennemi, ultime expression de sa domination –, du cannibalisme spirituel – manger l'autre pour s'approprier sa force –, et nutritionnel – aimer le goût de la chair humaine –, plutôt que du seul cannibalisme sexuel. Les auteurs incitent à dépasser la réaction de répulsion : ce criminel n'est pas un monstre, mais un simple être humain, jugé aux assises de Seine Maritime en juin 2010, pour avoir tué un de ses codétenus, puis cuisiné et ingéré 250 grammes de son poumon, croyant « manger son coeur pour lui prendre son âme », en janvier 2007, à la prison de Rouen, sous le regard terrifié du troisième prisonnier.

Né sous X, en 1971, d'une mère « malade psychiatrique, mythomane et intellec-tuellement déficiente », confié à la pouponnière de la DDASS, Nicolas souffre déjà de retards multiples et de difficultés de langage. À deux ans, il est adopté par un couple qui a dépassé la quarantaine : peu de câlins ni de baisers de la mère, et le père n'a aucune autorité sur l'enfant. Vers sept ans, ces parents lui révèlent l'adoption. Nicolas restera hanté du besoin de trouver sa vraie mère ; malgré ses recherches cette quête identitaire inaboutie constituera un des principaux éléments perturbateurs de son avenir. Son éducation est chaotique ; crises de rage, échecs scolaires, violé à treize ans par un éducateur de colonie : viennent le premier vol, les joints, l'alcool. Nicolas erre de centres de placement en stages à l'hôpital : il ne peut tenir aucun emploi, ni respecter aucune règle… Il finit par vivre avec les marginaux du quartier de la gare de Rouen, se met en couple avec une copine borderline, se livre sur elle à des jeux sadomasos. Pour s'acheter de la drogue, il soutire de l'argent à ses parents en les menaçant d'une arme ; mais « longtemps ils ont la faiblesse de répondre à toutes ses demandes.» Dès 1997 c'est la descente aux enfers : paranoïaque, schizophrène, Nicolas ne peut réfréner des pulsions sexuelles ni sa violence ; il interrompt ses traitements qui l'abrutissent sans le soigner ; alors lucide, il a pleinement conscience d'être malade et dangereux. Fasciné par le satanisme, il se fait tatouer des figures diaboliques... Dès lors, sa mère alerte à maintes reprises les institutions sur le danger public que son fils représente ; lui-même réclame la castration chimique en 1998 ; sa copine porte plainte car il a menacé de la tuer et lui a confié : « j'aimerais goûter de la chair humaine!»: les gendarmes ne la prennent pas au sérieux tant que Nicolas n'a rien fait de grave…

Les journalistes dénoncent une scandaleuse absence d'écoute et de considération : les parents adoptifs ne pouvaient faire face, et malgré les alertes répétées du prévenu et de sa mère, les institutions  — psychiatres inclus –, n'ont jamais pris conscience de la gravité de son cas. En outre, le personnel pénitentiaire, à chacune de ses incarcérations, n'a jamais eu connaissance du dossier médical de Nicolas. Enfin, le tribunal l'a jugé responsable de son acte cannibale : il est donc incarcéré sans aucun traitement psychiatrique ; s'il avait été reconnu "fou", et irresponsable, on l'aurait placé et soigné dans une Unité pour Malades Difficiles... Libérable en 2027, qui peut affirmer que Nicolas ne réitérera pas?

Nicolas DELIEZ et Julien MIGNOT  -  Le Cannibale de Rouen  - François Bourin éditeur, 2010, 235 pages.

 

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE