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Nathalie Bulle entend expliquer au grand public pourquoi la démocratisation des systèmes éducatifs a entraîné, selon elle, le discrédit des savoirs et des méthodes. Sa démarche en forme de réquisitoire démolit l'éducation moderne plus qu'elle ne convainc, et les rares Bulle Ecoleconcessions n'apparaissent qu'en conclusion.
 
N. Bulle se pose en défenseure d'une position aujourd'hui bien connue : depuis un demi-siècle, l'école en France a tragiquement abandonné les objectifs de l'enseignement formel : transmission des savoirs grâce aux livres, cours magistraux où le professeur enseignait les structures et les concepts nécessaires à la formation de la raison, de la réflexion critique des élèves afin qu'ils deviennent des individus, autonomes et libres.
 
Selon l'auteure, l'éducation moderne, "progressiste" écrit-elle, a tout détruit car elle s'est laissée contaminer par les sciences de l'homme, devenues "son double" d'où lui vint tout le mal... Depuis le positivisme d'Auguste Comte, sociologie, psychologie, jointes aux théories de l'évolutionnisme biologique auquel n'échappe pas l'humain, ont engendré les Dewey, Piaget et autres inspirateurs des "méthodes actives", tous cloués au pilori... Leur crime ? c'est de prouver que l'homme est un être social et culturel qui ne se construit que dans les interactions avec ses semblables ; c'est  aussi à travers les activités de projet, les travaux de groupe, l'observation du terrain que l'élève se socialise. Or N.Bulle dénonce l'utilitarisme des apprentissages qui ne tend à produire, selon elle, que des acteurs sociaux grégaires et conformistes. En mettant l'élève, et non plus les savoirs, au centre des systèmes éducatifs, on discrédite les disciplines et les valeurs intellectuelles, on disqualifie l'individu unique et rationnel pour mieux adapter l'école à ses publics hétérogènes.
 
La dichotomie réductrice des propos frôle d'autant plus la caricature que l'auteure ne concède que du bout de la plume en conclusion : «(l'homme) est un être naturellement culturel. C'est sans doute la part de vérité que les sciences humaines n'ont eu de cesse de dévoiler.» Merci pour elles!
 
On comprend mal pourquoi N.Bulle dissocie l'accès de l'élève à l'autonomie et la socialisation, sauf à considérer sa haine des sciences humaines et la force de sa conviction qui l'ont menée à une fausse problématique initiale: l'éducation "progressiste" n'entraîne pas le rejet de l'enseignement des savoirs ; c'est la manière de les transmettre qui a évolué. L'auteure admet toutefois que tout dépend de la motivation des enseignants et du soutien des chefs d'établissement.
 
Ecrire que «le progressisme pédagogique défend à l'individu l'accès à la voie de l'effort, du travail, des progrès, des réussites et des échecs qui seule permet un véritable accomplissement de soi» est scandaleux et irrespectueux de l'investissement considérable de nombre d'enseignants. Lequel oserait soutenir que  "La Princesse de Clèves" ou "L'Assommoir", une visite au musée ou la projection d'un film ne contribuent pas à la socialisation des élèves en 2010 ? Qui ferait fi de la démarche inductive ? Rabelais et Montaigne, si opposés au Maître gavant ses élèves de "par coeur", ont dû frémir devant un tel discours...

Nathalie BULLE
L'école et son double

Essai sur l'évolution pédagogique en France
Hermann, 2008, 324 pages 
 
 
Tag(s) : #EDUCATION