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« Puisque je suis resté seul, j'ai décidé de me mettre à écrire aujourd'hui même le Roman de l'adolescent myope. J'y travaillerai chaque après-midi. Je n'ai pas besoin d'inspiration ; il faut que j'écrive ma vie et ma vie, je la connais ; quant au roman, j'y pense depuis longtemps.» La première phrase est aussi la dernière… car Mircea Eliade nous livre le roman de l'histoire du roman, écrit à l'âge du héros, lycéen de Bucarest au début du siècle précédent.

Mircea Eliade est né en Roumanie en 1907 et avant de devenir un célèbre historien desEliade-Roman.jpg religions à Chicago où il est mort en 1986, il écrivit des romans qui en faisaient l'un des principaux représentants de la "Jeune Génération roumaine" connue pour avoir flirté avec le nationalisme local à la tonalité antisémite. Cette tache est heureusement peu présente dans ce roman. « Nous promettions à Marcu toute une kyrielle de plaisanteries antisémites. Et Marcu de nous répondre, sur un ton sentencieux : — Jamais youpin ne périra !...» On voit également, à l'oral du bac, tel candidat longuement cuisiné par l'interrogateur : « Pourquoi le persécute-t-il tant ? – se disaient probablement les autres. Il est juif peut-être.» D'un bon camarade de classe il écrit : « Mon ami Marcu est grand, maigre, il a de gros yeux globuleux, des cheveux crépus, des bras et des jambes démesurément longs. Il s'assoit sur le dernier banc et lit des romans français. Ses camarades le croient simple d'esprit et, frappés par la longueur de son nez, l'ont baptisé "Pinocchio"; de temps à autre, parce qu'il est juif, ils l'appellent aussi du nom de "Marcala". Aucun de ces deux sobriquets ne réussit à le fâcher.» 

En cherchant à écrire son roman le narrateur écrit en fait seulement son journal. C'est toute une adolescence qui est passée en revue, au temps de la Grande Guerre et des années Vingt, quand la Roumanie sortait du conflit agrandie territorialement ; on note ainsi quelques allusions à la Bessarabie (auj. Moldavie) et à la Transylvanie. L'intérêt de la lecture est bien plutôt dans l'évocation scolaire, dans les portraits des copains de classe et des enseignants, tracés avec un certain humour. Le narrateur étale son incompétence en allemand et en maths. Il ne cache pas qu'au lieu de travailler ces matières où il est toujours noté "insuffisant", il passe des heures et des nuits à lire : du théâtre de Caragiale et d'Ibsen, mais aussi des œuvres d'Anatole France, prix Nobel de l'année 1921 – car devenir professeur de français fait partie de ses projets. Ces jeunes gens débattent de "La Garçonne" de Margueritte paru en 1922 : preuve que la culture française est alors influente jusqu'aux bord de la mer Noire...

Le narrateur de 17-18 ans n'est pas seulement myope, il est aussi un être sans grâce physique, et qui ne séduit pas les filles – ni « dans le parc Cismigiu » ni ailleurs. « Je voudrais savoir, dit-il, si mon âme appartient à un adolescent mélancolique ou à un mâle surexcité.» Aussi le samedi soir le voit-on se diriger, billets en poche, « vers les maisons aux lanternes rouges » avec quelques complices. Surtout, le roman brille par les analyses de l'âme adolescente, lourde de tergiversations, d'intentions affichées et vite abandonnées. « Moi, je ne suis pas une adolescent comme les autres, naïf, rêveur, maladif, nigaud, sentimental, ridicule. J'ai une âme rude.» Mais c'est pour reconnaître quelques pages plus loin qu'il est « comme le troupeau.» Il projette une chose et en fait une autre. « La gloire d'un romancier précoce ne me tente plus » écrit-il après une phase de doute. La crise est passagère bien sûr. Un jour, "Un homme fini" de Giovanni Papini tombe entre ses mains. Consternation ! Un autre a écrit ce qu'il voulait jeter sur le papier... Le narrateur devait publier son roman pour éviter de redoubler sa classe. "Le roman de l'adolescent myope" a été découvert et publié seulement en 1987, à titre posthume !

Mircea ELIADE. Le roman de l'adolescent myope. Traduit du roumain par Irina Mavrodin. Actes Sud, 1992, 246 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE EUROPEENNE, #LITTERATURE ROUMANIE