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Ces contes furent destinés à être publiés en deux volumes, en 1941 et 1943, et revus par l'auteur jusqu'en 1980. Leur noirceur n'est pas particulièrement due au temps de la dictature salazariste mais à la pauvreté des villages de cette province rude et éloignée au nord-est de Lisbonne, le Tras-Os-Montes, dont l'auteur était originaire. Ce sont en fait 45 nouvelles de quelques pages, exemplaires par leur style épuré et leur chute qui claque comme un coup de fouet, "lapidaires" en somme pour reprendre le titre d'un autre recueil.

Dans leur diversité, elles illustrent les rivalités entre villageois, leur misère, leur vie âpre et rude. Leurs joies sont simples : bals de mariages et fêtes religieuses encadrées par des curés pas tous débonnaires. Les histoires Torga-Contes-Montagne-copie-1.jpgd'amour finissent mal : les deux prétendants de Lidia s'entretuent. Dans ce pays reculé, on n'échappe pas au risque de sorcellerie mais Inàcio était trop têtu pour imaginer que sa femme serait victime d'envoûtement : « Et, dès qu'il poussa la porte, à ses pieds tomba une poupée de chiffons, toute piquée d'aiguilles, avec un gros clou fiché à la place du cœur.» La folie s'empare des êtres faibles comme Raquel qui se suicide après un pélerinage sensé la délivrer de sa folie, héréditaire selon sa belle-mère ou née de sa stérilité selon son mari . Si le recueil commence par la mort de Maria Lionça en qui « convergeaient toutes les vertus du village » il se termine par la naissance du fils de Filomena, accouchée par le curé faute de sage-femme ou de médecin. Ce qui s'appelle finir sur une note d'espoir. 

Avec une pointe d'ironie, la nouvelle intitulée "L'Artilleur" souligne l'usage des surnoms. On est au tribunal et le juge demande son identité au prévenu : « — Carlos Pinto, dit l'Artilleur, pour vous servir ! proclama, haut et fort, dans le silence de la salle le fils de Haut-les-Cœurs.» Miguel Torga explique : « Le surnom naissait avec une précision anonyme, englobant d'un seul mot un monde de réalités contradictoires, admirables et ridicules, belles et laides, dignes d'indulgence et de raillerie. L'histoire humaine du village était tout entière dans les sobriquets de ses enfants. Les noms de João, António, Francisco, Carlos da Lousa ou Joaquim da Fonte identifiaient des gens, mais ne témoignaient pas de leur vie et de leurs actes. Tandis que Petit-Feu, Fesse-Molle, Samsuffit et Patte-Folle exprimaient des défauts et des vertus concrets, connus de tout le monde. » 

Contrairement aux villages français sous la IIIe République, on ne voit pas la place des instituteurs ni celle de l'instruction. Conte après conte, le Tras-Os-Montes se dessine comme une province restée à l'écart des villes et du reste du monde. À cela il y a peu d'exceptions. Un assassin franchit la frontière en direction de Vigo où il pense embarquer. Un expatrié revient du Brésil fortune faite et rachète des terres. Une seule nouvelle effleure les questions politiques : il est question du vieux drapeau de la monarchie que les républicains du bourg d'à-côté veulent voir disparaître ; c'est l'histoire de Pé Tolo — " Patte-Folle " — qui meurt avant d'aller remettre le drapeau litigieux aux autorités. 

Ces "Contes de la Montagne" ne sont donc pas imprégnés des événements politiques d'un Portugal passé de la monarchie à la république puis à la dictature, mais d'une histoire rurale immobile, rythmée par les saisons et les jours, les mariages et les veuvages, les décès et les naissances, les fêtes des saints locaux. La grande majorité des personnages est constituée de paysans, le plus souvent âpres au gain, travailleurs acharnés du lever du jour à la tombée de la nuit, mais assez prompts à la violence. Même si on est tenté de la qualifier de ruraliste, cette littérature s'intéresse moins à la cause des campagnes qu'à celle d'un peuple aux passions brutes qui débordent des cadres tracés par la tradition et la morale de l'Eglise. Ces passions qui animent farouchement ces hommes et ces femmes sont généralement châtiées par le destin sans aucun discours moralisateur de la part de l'auteur, comme s'il n'était qu'un témoin des tragédies.

•  Miguel TORGA - Contes et nouveaux contes de la Montagne

Traduction de Claire Cayron. José Corti, 1994, 348 pages.

 

 

 

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