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Les quatorze récits de ce recueil constituent un kaléidoscope de formes, de registres, de constructions narratives où l'imaginaire s'associe au réalisme. À la variété des récits répond celle des personnages, en majorité masculins, de tous âges et de tous milieux socioprofessionnels : du petit garçon au sexagénaire, du bûcheron au clerc de notaire. Il en va de même des quatre figures féminines, une adolescente, une institutrice et une photographe. Dans les rebondissements inattendus ou les séquences tragiques M. Tournier convoque toujours l'humour, voire le cocasse, tels les noms de Bidoche et Bodruche. Car divertir, séduire reste la condition sine qua non de tout conteur afin de rendre son public réceptif à la vérité –le poisson de l'exergue–, celée au cœur de chaque histoire : "poisson de peur que tu n'en sortes nu, je te jetterai mon manteau d'images"Tournier-Coq.png (L. del Vasto). M. Tournier amène à méditer sur le refus de grandir, la vieillesse, la mort. Il donne à réfléchir sur les apparences fallacieuses des comportements humains, interrogeant le contraste entre ce qu'est un homme et l'image qu'il donne de lui-même ou que son rôle social lui impose. Enfin, en revisitant Adam et Ève, le père Noël ou le petit Poucet le romancier offre au lecteur une leçon de sagesse.

En quête de son chaton disparu, Amandine quitte le jardin familial rassurant, devient pubère et découvre le monde avec bonheur; à l'inverse, le petit Tupik refuse de devenir un homme comme son père et "se coupe le zizi". De même, l'autoroute protège Pierre, chauffeur de poids lourd de vingt ans, du monde et d'abord de lui-même; mais son impuissance à maîtriser l'explosion printanière de ses désirs provoque l'accident près de l'aire du Muguet. L'inhibition sexuelle mène Martin le Fétichiste à l'hôpital psychiatrique : révulsé par la nudité du corps de son épouse, c'est par le truchement de la lingerie féminine, "son vice, sa drogue," qu'il lui fait fébrilement l'amour.

Vieillir ne rend pas heureux : Robinson ne retrouve pas son île, sa jeunesse; Guillaume de Saint Fursy, le fringant Coq de bruyère, n'est plus qu'un sexagénaire hémiplégique. Mais la mort fascine la Véronique des Suaires et la Jeune Fille, Mélanie Blanchard, qui la tutoient sans retenue comme instrument de puissance ou de libération. Par son "amour dévorant" Véronique la photographe transforme le corps de son ami Hector en "nature morte", son œuvre; possessive elle finit par "avoir sa peau". Quant à Mélanie, traumatisée enfant par la mort de sa mère, noyée dans l'ennui nauséeux de devoir vivre, elle met en scène son suicide, délivrance "du poids de l'existence".

Les circonstances peuvent amener à tenir un rôle que l'on méprise sans en être moralement souillé : c'est le cas de Bidoche, pianiste talentueux devenu animateur comique au cirque Urbino, mais dont l'ange gardien protège la pureté intérieure. À l'inverse, le speaker Robinet perd son identité, dévoré par le personnage que l'imagination des auditeurs lui a inventé : Tristan Vox.

Certains caractères forts choisissent le rôle qui leur assure la domination d'autrui. Le nain Gagneron méprisé de tous, habité par la haine et le désir de vengeance, utilise son nanisme pour soumettre ses partenaires. On le retrouve aussi au cirque Urbino, mais lui, le rôle l'a rendu à lui-même : face aux enfants, "un public à sa taille", il accède enfin à la reconnaissance sociale. Le plus beau cas de manipulation d'autrui c'est celui de l'épouse du Coq : bourgeoise dévote, elle suit à la lettre le conseil de son curé de "fermer les yeux" sur les frasques de son époux et lui joue le rôle de la parfaite aveugle; son coq finit à sa merci.

Cette évocation sans concession de la fragilité humaine n'empêche pas l'expression d'une profonde sagesse. M. Tournier croit en l'homme qui, semblable à l'arbre –comme l'enseigne Logre à Poucet– s'enracine et transmet : Jéhovah ne punit pas Caïn. La vie intérieure reste la vraie richesse –celle des bottes magiques–; l'ouverture d'esprit et la tolérance les bases de tous les rapports humains : la Mère Noël suffit à en convaincre. M. Tournier demeure la plume et la voix d'un humanisme intemporel.

Michel Tournier : Le Coq de bruyère. Gallimard, 1978, Folio, 340 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE