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Passage des jeunes maghrébins d'une rive à l'autre de la Méditerranée dans les années 70 et passage de l'enfance à l'âge adulte, "La goutte d'or" articule le récit réaliste à la symbolique des contes. Car la voix du griot Michel Tournier accompagne toujours latournier-goutte-d-or.jpeg plume du romancier. Ses nombreux voyages dans le Maghreb confèrent leur coloration authentique aux lieux, au désert, au soleil de l'enfance; à l'inverse le froid, la pluie caractérisent Paris et la vie adulte. La durée du voyage d'Idriss, adolescent de quinze ans, reste imprécise car secondaire : seul compte le temps intérieur de sa maturation psychique.

Jeune berger berbère, Idriss vit heureux dans l'oasis de Tabelbala ; tout bascule le jour où une femme blonde le prend en photo : Idriss la lui réclame en vain. Or, dans la culture musulmane, l'image est maléfique, elle "matérialise le mauvais oeil" et ravit l'identité. Idriss doit donc partir la récupérer. Débutent alors la quête et les épreuves classiques du conte. Ne manque au jeune homme que le talisman protecteur : un soir de mariage, il admire Zett Zobeida, la danseuse noire, fasciné par le bijou qu'elle porte au cou : une "goutte d'or, le signe pur, la forme absolue", la bulla aurea symbole de liberté. Soudain elle la perd, Idriss l'enfouit dans sa poche et s'enfuit.

Le voici à Béni Abbès, chassé par le portier d'un luxueux hôtel à Béchar, enfin sur le ferry où un jeune orfèvre le met en garde, voyant la goutte d'or car "l'or porte malheur, provoque la violence et le crime". Voici Marseille : une prostituée déniaise Idriss et lui vole le bijou. Parvenu à Paris, logé, grâce au cousin Achour au foyer Sonacotra du quartier de la goutte d'or près de Barbès, Idriss vit de petits boulots. Figurant dans le tournage d'un film sur le Sahara, il doit convoyer un chameau jusqu'au Jardin d'Acclimatation : tout au long de sa déambulation surréaliste dans Paris, les vitrines lui renvoient son image multipliée. Plus tard il vend son corps au moulage pour un fabricant de mannequins africains. Exploité, méprisé, Idriss n'est plus lui-même. Seule la calligraphie auprès d'Abd al Ghafari lui restitue un peu de sa liberté intérieure ; le Coran et la radio en arabe un peu du pays perdu. Enfin, employé sur un chantier de construction place Vendôme, le jeune homme aperçoit dans une vitrine la bulla aurea ; son marteau pneumatique lui échappe : il a réalisé son destin.

Comme beaucoup de jeunes sans emploi, Idriss est fasciné par le "mirage de la Terre Promise" française. Mais il découvre très vite sa différence : dans son propre pays où on le rejette, lui le pauvre et le berbère; puis en France où il rejoint les "bicots", les travailleurs maghrébins anonymes et interchangeables. Achour l'a prévenu : "faut qu'on soit humble, minable.(…) Pourtant la France moderne, c'est nous, les bougnoules, qui l'ont faite". M. Tournier prend aussi leur défense à travers ses personnages stéréotypés et manipulateurs : la femmes blonde, tentatrice diabolique, Zobeida bonne fée et sorcière, l'homosexuel fabriquant de mannequins. L'oncle Mogadem et l'orfèvre, ses initiateurs avaient pourtant prévenu Idriss. Mais il ne parvient ni à s'intégrer socialement, ni à maîtriser ses émotions adolescentes : pour l'auteur, l'émigré ne peut trouver place dans la société française; hors de sa propre culture, la réalisation de soi reste inachevée : "le vrai sage c'est celui qui court le monde, qui ouvre son esprit, sait déchiffrer la réalité des apparences mais revient dans son pays" lui avait dit l'oncle.

Michel Tournier met aussi en garde contre le pouvoir de l'image, "opium de l'Occident": "les adolescents musulmans (en) subissent toutes les agressions" car "sa fascination s'exerce de façon toute puissante sur les âmes simples et mal préparées". Seuls antidotes, les mots, la lecture qui permettent d'interpréter les images-publicitaires, au cinéma, en B.D. – et d'échapper à leur pouvoir envoûtant.

Comme beaucoup de contes traditionnels, "la goutte d'or" finit mal en un sens. Mais les épreuves ont enrichi Idriss, qui portera désormais un regard éclairé sur les deux cultures. Selon M. Tournier le dépaysement reste la voie de l'ouverture d'esprit et donc de la tolérance : trente ans après, la leçon reste à méditer.

Michel Tournier - La goutte d'or. Gallimard, 1986, 221 pages (éd. folio).

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE