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Nantes, le 25 octobre 1440. Le duc de Bretagne et la foule des parents des victimes marchent de la cathédrale jusqu'à une île de la Loire, où l'on à édifié « trois bûchers que surmontent trois potences, celle du milieu plus haute que deux autres ». Pour quels criminels ? Pour Gilles de Rais entouré de ses acolytes. Le procès du monstre a duré treize jours.Tournier-Gilles-Jeanne.jpg

Comment l'ancien compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, l'un des plus grands seigneurs du royaume, s'est-il retrouvé ainsi brûlé comme la Pucelle ? « J'ai juré de la suivre où qu'elle aille, au ciel ou en enfer » explique-t-il à son grand-père juste avant que celui-ci ne meure, en novembre 1432, laissant à Gilles, déjà bien doté par sa naissance et son mariage, une immense fortune terrienne dans les marches et sur les marges du Duché de Bretagne. « Gilles n'espère plus rien ». La pureté de Jeanne, que l'Eglise n'a su reconnaître en raison de ses préjugés et du climat politique dominé par le parti anglais, Gilles la retrouve sur les visages des jeunes garçons qu'il recrute pour la chorale de sa chapelle des saints Innocents. Mais le chant grégorien ne lui suffit pas. Au moyen de rabatteurs, il achète ou enlève des dizaines d'enfants. Il abuse d'eux avant de leur ôter la vie. Les corps disparaissent dans les grandes cheminées des châteaux gothiques. Le feu, pense-t-il, purifiera tout. Y compris son âme. De même le feu de l'athanor fera de l'or à partir du plomb. Blanchet, son confesseur, a recruté en Toscane un alchimiste, séminariste défroqué, dévoué à Satan et nommé Prelati. Les rumeurs sont colportées jusqu'à la cour : le dauphin Louis bientôt en est alerté ; à Tiffauges, une odeur de soufre l'accueille au milieu des restes de cornues brisées. Lors du procès, Gilles, qui d'abord tempête en arguant qu'on n'en veut qu'à sa richesse, tremble enfin quand il est menacé d'une excommunication qui enverrait son âme au diable. « S'il voulait suivre Jeanne, lui avait répété le défroqué, il fallait qu'il poursuive la descente aux enfers…»

Michel Tournier montre les faits avec concision et précision, n'accordant que peu de place au contexte : l'œuvre est un conte (im)moral pas un essai historique. La venue de la Pucelle à la cour du dauphin, les évocations de quelques combats, le voyage du confesseur à Florence où Benozzo Gozzoli peint les rois mages et où s'amorce une Renaissance colorée très éloignée des sombres forêts des domaines du sieur de Rais, le procès rapide de 1440 : ces épisodes sont réduits à l'indispensable pour que le lecteur ne s'égare pas du sujet : « un esprit rendu malade par sa passion ». Ni institutions judiciaires complexes, ni procédures d'un autre âge : l'auteur se garde de rendre difficile la tâche du lecteur. L'atrocité des faits suffit.

Michel Tournier. Gilles et Jeanne. Gallimard, 1983, 139 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE