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Michel Tournier joue avec la culture chrétienne sur la base de quelques versets de l'évangile de Matthieu, s'appuyant sur la tradition pluriséculaire et aussi sur ses voyages. Dans les paroles de Balthazar quelques mots sur les tatouages et les scarifications sont inspirés par ses brefs séjours en Afrique. Tout comme ces baobabs –simplement transplantés en Palestine– ou encore cette description de Thèbes et du temple de Memnon que Gaspard visite en suivant la comète. Un voyage en Israël a aussi inspiré la description de la mer Morte et du pays de Sodome que le romancier, en un célèbre néologisme, a caractérisé par sa « bassitude ».Tournier-Gaspard-.jpg

Entre eux, les rois parlent du pouvoir. Hérode plus que les autres, car il a commis assez de crimes pour écrire un roman. Taor moins que les autres, qui illustre la légende incertaine d'un quatrième roi mage. Arrivé bon dernier de Mangalore, le prince du pays du sucre est uniquement venu chercher la recette du « rahat loukoum à la pistache » avec la bénédiction de sa mère la maharani, et avec une flotte portant cinq éléphants qui se perdront entre l'océan et la mer Morte. À la formule inaugurale de Gaspard, roi noir de Méroé amoureux d'une blonde qui l'a trompé, « Je suis noir, mais je suis roi » répond celle de Melchior prince de Palmyre : « Je suis roi mais je suis pauvre ». Balthazar, le vieux roi de Nippur –qu'on imagine situé quelque part vers ce qui sera Bagdad– Balthazar donc, souverain inconsolé de la perte de son musée pillé par l'insurrection d'un religieux fanatique, a rencontré la caravane de Gaspard en arrivant à Hébron ; là, ces rois se feront touristes devant des tombes célèbres avant de filer vers Bethléem où l'archange Gabriel les attend. Pourchassé et ruiné, Melchior s'est joint à eux déguisé en page, ce qui ne saurait tromper les espions d'Hérode. Comme dans l'Histoire, il y a recensement, et puis meurtre des innocents. Je n'insisterai pas davantage sur les discours des trois mages, et leurs cadeaux bien connus : un peu d'or, de myrrhe et d'encens offerts à Jésus ; le pauvre est bientôt forcé de fuir avec ses parents vers un refuge égyptien. Le plus inattendu est sans doute ce prince indien amateur de sucreries condamné à survivre trente-trois ans dans les mines de sel de Sodome. Sa libération arrivera juste à temps pour lui permettre de se rendre à Jérusalem, y trouver les restes de la Cène et ainsi « recevoir l'eucharistie le premier ». Comme quoi les derniers seront les premiers...

En s'inspirant du légendaire chrétien la peinture européenne a imaginé des représentations de la "Nativité". Ainsi, le thème de l'Adoration des Mages est-il particulièrement riche entre XIVe et XVIIe siècles. N'a-t-il pas été traité par Giotto, Fra Angelico, Botticelli, Dürer, Giorgione, Rubens ? Après avoir soupé chez le roi Hérode, Balthazar projette de reconstruire son musée « non plus pour y collectionner des vestiges du passé gréco-latin. Non, ce seront des œuvres modernes, celles que je commanderai en roi Mécène à mes artistes, les premiers chefs-d'œuvre de l'art chrétien...» Taor l'interrompt pour remarquer : « Comme il est difficile d'imaginer la création future ! (…) Et quelle sera-t-elle cette toute première peinture chrétienne ?» Rien d'étonnant pour nous dans la réponse de Balthazar : « L'Adoration des Mages ». Les trois princes imaginent : « Les siècles à venir leur apparaissent comme une immense galerie de miroirs où ils se reflétaient tous les trois, chaque fois dans l'interprétation d'une époque au génie différent, mais toujours reconnaissables, un jeune homme, un vieillard et un noir d'Afrique.» Au cœur d'un récit dont la forme doit beaucoup au conte, Michel Tournier en a donc profité pour traiter aussi –avec une feinte naïveté– d'histoire de l'art, sujet auquel il reviendra huit ans plus avec "Le Tabor et le Sinaï".

Michel TOURNIER. Gaspard, Melchior et Balthazar.  Gallimard, 1980, 277 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE