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En traitant des ruines dans l'art, et particulièrement dans la peinture, M. Makarius nous offreMakarius-Champs.gif une passionnante rétrospective de l'histoire de l'art occidental depuis le XVe siècle. L'édition de poche ne comprend que des illustrations en noir et blanc : mais une recherche sur Internet permet de retrouver aisément la couleur. Regard sur les temps forts de cet essai.

• Si en 1337 Pétrarque s'est intéressé aux ruines romaines, la longue absence de l'Église partie pour Avignon a laissé ces ruines éloignées des regards des peintres et des poètes pendant des décennies. La Renaissance survient dans un temps où la peinture occidentale sert en priorité aux sujets chrétiens. Quand vers 1475 Botticelli peint l'Adoration des mages, il place ses personnages sous un abri ruiné qui fait allusion à la prochaine ruine du paganisme. À la même époque Mantegna place Saint Sébastien en martyr attaché à des ruines romaines. Cet emploi des ruines se retrouve aussi bien chez les Italiens que les Flamands. Au siècle suivant, les Maniéristes ont un rapport particulier aux ruines : « Pour la Manière, la ruine n'est plus un détail qui vient caractériser localement un élément singulier, crèche ou colonne de marbre, comme au Quattrocento. Elle devient au contraire le symptôme d'un état général de déréliction ou le prétexte à une image ambiguë, à la fois étrange et familière. Cette ambiguïté atteint son combre dans le haut lieu de la virtuosité maniériste, la Salle des Géants…»

1535-Giulio-Romano-Salle-des-geants--Palais-du-Te---Manto.jpeg

Giulio Romano, la Salle des Géants, Palazzo Te, Mantoue (vers 1535).

En même temps, en 1536, l'empereur Charles Quint fait son entrée dans Rome. Connu pour son Paysage avec ruines antiques (lien) « Posthumus avait alors participé aux décors du cortège que l'on avait prévu de faire passer à travers les ruines de la Via Sacra et du Forum.» Il est l'un des premiers à venir de l'Europe du Nord (il était frison) vers cette Italie riche en ruines : la première moitié du XVIIe siècle voit un grand nombre d'artistes hollandais et français venir s'inspirer des ruines romaines.

1620 Cornelis van Poelenburch Campo VaccinoCornelis van Poelenburgh, Campo Vaccino, Louvre, 1620.

[En 4è de couverture, l'œuvre est attribuée par erreur à Herman Posthumus.]

Le souci de ces peintres pour l'architecture antique donne un paysage idéal, recomposé, c'est le capriccio qui est très commun aux XVIIe et XVIIIe siècles. Certains artistes, à la suite de Pieter van Laer dit il Bambocchio, le pantin, représentent des scènes de vie quotidienne, avec des personnages du petit peuple, dans un paysage de ruines : ce sont les "bambochades". Un autre courant s'intéressant davantage aux monuments, donne un art "ruiniste" où l'on retrouve toute la panoplie des éléments d'architecture qui seront relevés par Piranèse dont le recueil "Antiquités romaines" est publié en 1756. À la fois sujet et décor, les ruines expriment la magnificence dont la Ville éternelle donne maintenant la mesure. Ces ruines sont une allégorie de l'Histoire.

• Le XVIIIe siècle imagine aussi que les jardins seraient plus émouvants si on les décorait avec des ruines, créant « le mystère d'un lieu laissé à l'abandon…» ; ce sont les "fabriques" avec « tourelles, temples, colonnes, obélisques, tombeaux et pyramides égyptiens…» Les découvertes archéologiques sont une autre source d'inspiration pour les artistes depuis les peintres se rendant à Pompéï, à Paestum ou à Taormine (Piranèse, Hubert Robert, Michallon, Thomas Cole…) jusqu'aux photographes se rendant en Orient pour inventorier les temps de Karnak ou de Baalbek (Hildebrand et Louis de Clerq au milieu du XIXe s.)

Les années pré-romantiques sont marquées par l'invention de la ruine gothique (Turner, Friedrich…) qui « renvoie l'individu à sa petitesse et à sa finitude.» En même temps qu'on crée une certaine image du moyen-âge et que Viollet-le-Duc se permet d'ajouter une flèche et des gargouilles à Notre-Dame de Paris, la ruine est entrée dans le patrimoine comme monument historique. Son avenir provoque des débats avec des positions extrêmes : à celle de Viollet-le-Duc prêt à reconstruire à neuf, s'oppose John Ruskin partisan de laisser la ruine vivre sa vie. En France, la question de la ruine a été marquée par le vandalisme de la Révolution de 1789 qui a suscité, par contre-coup une volonté de conserver : en 1796, Lenoir ouvre à Paris le musée des Monuments français. La photographie des ruines, qui est aussi un moyen de les conserver, prend son essor au siècle de l'industrialisation, dont à la fin du XXe siècle elle se fera conservatrice de ses ruines parfois grandioses. L'archéologie industrielle couvre ainsi aujourd'hui aussi bien l'Europe que les États-Unis et utilise évidemment beaucoup la photographie. Il faut aussi mentionner l'essor des cartes postales avec les frères Alinari actifs dès 1852.

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Bernd et Hilla Becher, Photographies de hauts-fourneaux, années 1970-90.

En même temps que la photographie faisait reculer la peinture des ruines, le tournant de la Guerre de 1914-1918 — moins marqué dans cet essai que celui de 1945 — a donné naissance au dadaïsme et au surréalisme qui ont encore su utiliser les ruines comme motif.

1931-Carel-Willink-les-derniers-visiteurs-de-Pompei---Rott.jpegCarel Willink, les derniers visiteurs de Pompéi, 1931,

Rotterdam, musée Boijman van Beuningen.

Le titre est éloquent, comme si les artistes ne voulaient plus se déplacer sur le motif — alors que les touristes fréquentent ces mêmes ruines plus que jamais, y compris sur les lieux de ruines récentes comme Ground Zero... Makarius a posé la question : « Comment perpétuer le souvenir du désastre ?» reprenant la question d'Auguste Perret devant les ruines de la cathédrale de Reims. Pour la période récente, l'auteur montre que la représentation picturale des ruines est concurrencée non seulement, on vient de le dire, par la photographie, mais beaucoup par la mode des installations, et une tendance à la disparition de l'œuvre : de la représentation de la ruine, on est passé à la ruine de la représentation.

• Cet essai d'une très grande intelligence est complété par une bibliographie réellement utile et un index.

Michel MAKARIUS  -  Ruines. Représentations dans l'art de la Renaissance à nos jours. Flammarion, 2004 et Champs, 2011, 311 pages.

 

Tag(s) : #BEAUX ARTS, #RENAISSANCE, #RUINES