Wodka par Mapero

 S'ouvrir au monde sans pour autant sacrifier au relativisme culturel qui n'est que mépris de l'Autre.


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Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 16:20

 Prix Goncourt 2010

L'art contemporain tient une place centrale dans ce livre captivant de notre romancier le plus Houellebecq-Carte-et-territoire.jpgcontroversé et cet art est incarné. La solitude de l'artiste intéresse aussi Michel Houellebecq. Enfin, en se mettant en scène dans ce roman, l'auteur ne manque pas de régler ses comptes, d'autant plus que le personnage de Jed a quelque chose de lui-même.   

Petit-fils de photographe et fils d'architecte, Jed a commencé par photographier avant de peindre et, plus tard, Jed  Martin reviendra à la photographie pour créer des surimpressions végétales. Il s'est d'abord consacré à des clichés pour des catalogues avant d'en venir à la création. C'est le sens du titre : il se fait connaître dans le milieu artistique avec des clichés retravaillés de fragments de cartes Michelin représentant des territoires de villages de diverses provinces. Ensuite Jed devient un peintre figuratif, se consacrant à des portraits dans un environnement professionnel, depuis des métiers traditionnels jusqu'à des situations actuelles comme « Bill Gates et Steve Jobs s'entretenant du futur de l'informatique». L'incipit — délicieux — nous confronte ainsi d'emblée à « Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l'art ». À sa seconde exposition dans une galerie parisienne Jed accède au succès ; la rédaction du catalogue par Michel Houellebecq en personne y est pour beaucoup. Le romancier est payé de son effort par un portrait que Jed vient lui livrer un premier janvier dans son ermitage campagnard. Un portrait que le peintre récupérera mais dont il ne pourra supporter la présence dans son intérieur et qu'il se résoudra à vendre. Les conversations entre le romancier et le peintre puis entre le peintre et le commissaire de police ne manquent pas d'évoquer la peinture contemporaine. La scène d'un crime évoque à Jed une toile de Jackson Pollock dégoulinante de sang, tandis que l'écrivain dit tout le mal possible de Pablo Picasso. 

« Le portrait de Dora Maar par Picasso, qu'est-ce qu'on en a à foutre? De toute façon Picasso c'est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse, et c'est tout ce qu'on peut trouver à dire de Picasso, il n'y a aucune raison de favoriser davantage l'exhibition de ses toiles, il n'a rien à apporter, il n'y a chez lui aucune lumière, aucune innovation dans l'organisation des couleurs ou des formes, enfin il n'y a chez Picasso absolument rien qui mérite d'être signalé, juste une stupidité extrême et un barbouillage priapique qui peut séduire certaines sexagénaires au compte en banque élevé. » (Extrait, page 176).

"La Carte et le Territoire" tient il est vrai du règlement de comptes tous azimuts, non seulement contre Picasso, mais aussi contre Le Corbusier, Christine Angot, François Mitterrand qualifié de « vieille momie pétainiste », les journalistes qui n'ont su ni l'interviewer ni le comprendre, et les plombiers parisiens. En revanche Chesterton, William Morris, Jean-Louis Curtis, Frédéric Beigbeder et Thierry Jonquet figurent du côté des bons auteurs. Des questions resteront cependant sans réponse, exemple : «Houellebecq aimait-il Robbe-Grillet ou non…» ? Un vide vertigineux!

La solitude du créateur est un leitmotiv de ce récit, tant pour Jed que pour Houellebecq. Ce dernier, après avoir divorcé, s'est retiré dans un pavillon irlandais sans se soucier de le meubler ni de cultiver son jardin. C'est là que Jed le rencontre une première fois pour lui demander de contribuer au catalogue de l'exposition qui fonde sa notoriété, et une seconde lorsqu'il le photographie pour préparer son portrait. Le romancier se retire ensuite dans un ermitage provincial qui lui sera fatal. Quant à Jed, s'il quitte son atelier d'artiste pour rompre avec le milieu parisien, c'est aussi pour s'installer dans un domaine provincial hérité de sa grand-mère. Tous deux aiment à vivre seuls et loin du monde, dans une misère affective chère à la thématique de l'auteur. Les femmes n'ont pas réussi à les retenir : même la belle Olga n'a pas évité à Jed de retourner à la solitude. On aurait pu dire aussi : la tristesse de l'artiste en général, car les deux personnages essentiels du livre, Jed Martin le peintre, et Michel Houellebecq le romancier, ne sont que très épisodiquement portés à illustrer la joie de vivre. De même, le père du peintre, architecte imaginatif et baroque contrarié par les lois du marché et les règles du Bauhaus, veuf depuis longtemps, envisage le suicide après une vie de travail acharné qui ne lui a jamais permis d'approfondir ses relations avec son fils. Bref, des personnages peu doués pour "La poursuite du bonheur". L'auteur n'hésite pas à se présenter comme une sorte de semi-autiste bougon et à tenir sur lui des propos peu amènes : « Houellebecq souhaitait avant tout qu'on lui foute la paix.» Mais cela, le succès l'interdit sans doute. 

Dans ce roman très réussi, Michel Houellebecq tient à porter un regard réaliste, objectif, sur ce qui nous entoure. Suite à un assassinat atroce le roman se transforme en enquête permettant à l'auteur de sacrifier à la mode du polar. Sa description du commissaire Jasselin et de ses hommes, jusqu'au « brigadier Bégaudeau », de leur travail difficile relayé par celui des spécialistes du vol des œuvres d'art, prolonge ce style documentaire que l'auteur utilise comme un leitmotiv réaliste et qui le fait accuser de piller Wikipedia pour en extraire des fiches sur la stérilisation masculine, ou le chien bichon. Pour renforcer cet effet de réel, il met en scène des personnages vivants à côté des personnages de fiction. Un célèbre présentateur de télévision connu par son penchant pour les produits et les coutumes des provinces est ainsi le roi d'une fête : on croit d'abord que l'auteur veut seulement se moquer de Jean-Pierre Pernaut. En fait, cela rejoint un autre thème fort du roman, c'est la province contre Paris. Le romancier se mue alors en économiste et géographe visionnaire. La France en état de complète désindustrialisation retrouve paradoxalement la prospérité avec l'essor du tourisme vert et culturel dans une France profonde vidée de ses paysans, — c'était déjà celle des hôtels de charme que Jed visitait avec Olga au temps de leurs amours, celle vers laquelle convergent maintenant les riches étrangers désireux de connaître "l'art de vivre" à la française : une projection dans un avenir proche, comme dans les "Particules élémentaires". 

Faisant preuve d'autodérision et d'un beau sens de l'humour qui n'empêchent pas la gravité quand il convient, Michel Houellebecq a signé avec "La carte et le territoire" son meilleur livre à ce jour. 

Michel HOUELLEBECQ - La carte et le territoire - Flammarion, 2010, 428 pages.

 

• À podcaster sur France-Culture : l'interview de Michel Houellebecq par Alain Finkelkraut dans "Répliques" du 01/01/2011 .

 

 

 


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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