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Universitaire et écrivain, Michel Erman essaie de cerner ce qu'est la cruauté, ses mécanismes et ses manifestations. Il envisage cette "passion du mal" dans sa dimension historique, politique et littéraire : en moins de deux cents pages le projet ne manque pas d'ambition et vaut davantage par ses nombreux exemples que par son argumentaire, assez convenu.

L'ambivalence caractérise la cruauté : à la fois "cruor", le plaisir pris à faire "couler le sang", à faire souffrir physiquement et moralement, et "sanguis", le sang qui circule dans le corps, l'énergie vitale. Ces contraires indissociables, pulsion de mort et pulsion de vie, entretiennent une relation dialectique. Entre désir et morale, entre passion et raison, la cruauté c'est la part d'ombre de la nature humaine : elle peut se manifester, dans sa démesure excessive, au hasard des situations, comme un retour du refoulé face à la violence des contraintes de tous ordres. Etrangère à la morale, la cruauté relève de l'intérêt, personnel ou collectif.

Les philosophes des Lumières ont cru pouvoir en "civilisant les moeurs", juguler la part d'animalité humaine ; or règles et lois répriment mais n'annihilent pas la pulsion de cruauté : même au 21° siècle, la civilisation reste un fragile idéal car le bien n'est jamais l'absence totale du mal : les hommes y ont eu souvent recours dans l'histoire au nom du bien recherché. À l'inverse des thèses kantienne et rousseauiste, l'homme reste capable d'outrepasser tous principes moraux, quel que soit le degré de civilisation atteint. Dans le Christianisme, par exemple, la souffrance physique ou mentale constituait une épreuve nécessaire pour mériter le salut ; ainsi des tortures infligées aux hérétiques sous l'Inquisition : la chair martyrisée est rédemptrice. De même, le martyr qui, selon la jihad, commet un attentat suicide, gagne le paradis. En politique encore, "la fin justifie les moyens" : depuis Machiavel, on sait qu'il est souvent nécessaire de faire le mal – la guerre –, pour éviter un mal pire.

Faire souffrir autrui satisfait l'instinct de domination et la nietzschéenne volonté de puissance :" sanguis" appelle "cruor". L'homme légitime son recours à la violence par son projet idéologique ou métaphysique : la victime, déshumanisée, mérite sa souffrance et sa mort, tels le juif ou le tutsi. De surcroît, à la cruauté du tortionnaire répond parfois le plaisir de la victime à souffrir : ainsi du syndrome de Stockholm ou de l'amour passion, indissociable de la mort.

Reste la fascination humaine pour les images, à la télévision ou sur le net, de transgressions sanguinaires, de tortures obscènes comme celles d'Abou Ghraïb : elles procurent un plaisir voyeuriste qui libère nos propres pulsions négatives : alors que la violence régresse dans l'espace social, on la vit ainsi par procuration tout en la déniant pour nous-mêmes.

Erman a le mérite de rappeler une évidence : à l'inverse de l'idéalisme de Rousseau, l'homme peut être volontairement méchant, par désir de domination et de reconnaissance. La cruauté constitue notre nature humaine, "cruor" nous habite autant que "sanguis". Nous devons la reconnaître, la regarder en face selon l'auteur, avec lucidité, pour tenter d'en rester maîtres ; mais sans oublier la leçon de Brecht après le nazisme: " le ventre est encore fécond d'où a jailli la bête immonde".

Michel ERMAN
La cruauté
Essai sur la passion du mal

PUF, 2009, 178 pages.
 
Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #PSYCHOLOGIE