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Un parfum de polémique sort évidemment d’un tel titre ! Il faut commencer par quelques précisions. D’abord le titre est trompeur : il ne s’agit pas des intellectuels contre la gauche, il s’agit des longues palabres des intellectuels de gauche non communistes ou qui ne l’étaient plus, contre le PCF. Le sous-titre est plus juste car le mouvement antitotalitaire se trouve effectivement examiné à partir de 1968, mais c’est toute l’histoire des intellectuels de gauche qui défile sous nos yeux dès 1945. Intellectuels.jpgTandis que le PCF victorieux et triomphant de la Libération voit son prestige entamé par les mauvais coups qui lui viennent du stalinisme déclinant auquel il reste attaché alors que se profile l’Union de la Gauche. Loin de donner à connaître le système totalitaire, il s’agit d’un voyage à l’intérieur de la vie intellectuelle française, voyage dont le circuit est entièrement bâti en fonction des enjeux politiques nationaux, et dont les participants sont des politiciens, des journalistes, des intellectuels, voire des universitaires parisiens. Cette France des idées se découvre dans des essais qui font date,  des revues qui comptent, dans les articles du Nouvel Observateur et de Libération. L'historien de la Pennsylvanie State University a tout lu.

 

• Le dossier à charge est divisé en six chapitres dans lesquels j’ai retenu quelques éléments.

Après une introduction destinée à modérer l’intérêt intellectuel et historique du « totalitarisme », Michael Christofferson montre comment le projet révolutionnaire évolue de 1944 à 1974 : c’est le « temps des compagnons de route » qui cède peu à peu la place à « celui des gauchistes ». Sartre est la star absolue. Il a fondé Les Temps Modernes en 1945. Les camps soviétiques ne sont pas si méchants que le dit Kravchenko à son procès en 1948. Le coup de Prague de la même année n’émeut pas tellement : comment pourrait-il en être autrement dix ans après Munich ? Mais le PCF ne perd pas pied dès qu’éclate la Guerre froide. Il faut attendre 1956 et la répression en Hongrie pour que nombre de militants rendent leur carte. Douze ans plus tard, l’hémorragie s’étend. Pire pour le PCF, il y a désormais une multiplication de rivaux. Des intellos trônent au PSU, et c’est l’heure des « groupuscules » gauchistes issus de mai 68, tous plus mal intentionnés les uns que les autres à l’égard du Parti. Dès 1965 on lui jette à la figure les noms de Daniel et de Siniavski. Ce n’est qu’un début. 

Tout le deuxième chapitre est destiné au cas Soljenitsyne et à la « métaphore du Goulag ». Le premier volume de « l’Archipel du Goulag » paraît en 1974. Voilà deux ans que Mitterrand, ce florentin, a persuadé le PCF de se lancer dans l’Union de la Gauche avec un Programme commun. Certes, soutenu par les communistes, il rate de peu l’Elysée, mais il y aura d’autres scrutins ! Dans l’urgence nos intellos rivalisent désormais dans l’anti-totalitarisme redécouvert in extremis pour impressionner les foules et faire capoter l’Union de la Gauche, dont ils ne veulent pas, de crainte, disent-ils, que Marchais ne mette en cage Mitterrand — en qui ils n’ont pas une pleine confiance. Au chapitre trois, Jean Daniel, patron du Nouvel Observateur, se donne beaucoup de mal pour saper l’Union de la Gauche avec un grand renfort d’articles d’intellectuels de renom. La revue Esprit dirigée par Paul Thibaud et Jean-Marie Domenach organise même un colloque en novembre 1975 pour faire le procès du totalitarisme. Jean-François Revel déclare une guerre personnelle contre « la Tentation totalitaire » : partout où l’idéologie passe à l’acte surgissent les monstres comme dans les tableaux où l’on plaint le pauvre saint Antoine. Mais déjà la dissidence était prêchée à Paris à l’exemple de Prague (chapitre 4). Les croisés de la dissidence parisienne parvinrent même à persuader le PCF de faire quelque chose pour aider à la libérer de l’hôpital psychiatrique Leonid Pliouchtch puis Boukovski. Question d’entraînement au cas où le totalitarisme gagnerait les prochaines élections. Mais Boukovsky ne respecte rien même pas le marxisme-léninisme. «  Au journaliste de RTL qui lui demande combien il y a de prisonniers politiques en URSS, il répond : 250 millions.» De quoi désespérer tout le Quartier latin.

Arrivent des petits nouveaux comme Glucksman, BHL, bref les « nouveaux philosophes » : l’antitotalitarisme triomphe (chapitre 5) et devient en 1977-1978 la lingua franca des intellos de la gauche non communiste. Ils bénéficient du soutien des brillants aînés : Castoriadis, Lefort, Foucault et Maurice Clavel. Tous assiègent les plateaux télévisés. Sous la conduite de Philippe Sollers, voici Tel Quel qui tourne le dos au PCF, puis à Mao, et enfin découvre l’Amérique où le risque totalitaire est inexistant. (On ne parle pas de l’Amérique latine…) Ensuite, il ne reste plus à notre  chercheur qu’à suivre dans la course antitotalitaire ce François Furet qui prétend faire la révision de l’histoire de la Révolution française, ancêtre du coup d’état léniniste de 1917 qui engendra le Goulag. Le jugement de Christofferson est assez violent : « Furet a capitalisé sur le discrédit du communisme… Furet confond l’historiographie avec l’histoire… »  Tous les historiens concernés par 1789 et la suite trouveront dans ce chapitre 6 une analyse passionnante et contrastée des écrits de Furet sur la Révolution française.

 

• Plusieurs raisons de lire ce livre 

Cet ouvrage extrêmement sérieux et documenté égratigne souvent, je dois le reconnaître, d’immenses intellectuels dont la France s’enorgueillit. En dehors du premier chapitre, on pourra organiser une lecture-plaisir pas nécessairement chronologique. On pourra entrer dans cet essai pour retrouver les interventions de tel ou tel intellectuel non communiste entre 1945 et 1981. Le très riche index permet de pister penseurs et journalistes. Les notes en fin de volume sont d’une grande richesse et chacun pourra constater que l’histoire de la France s’écrit beaucoup outre-Atlantique. On pourrait même ouvrir ce livre rien que pour retrouver l’histoire des revues : Les Temps Modernes, Tel Quel, Esprit…! On pourrait se focaliser sur la galerie des portraits : Jean Daniel, Michel Foucault, Maurice Clavel, Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Jean-François Revel, Philippe Sollers, et François Furet, sans plus songer aux diatribes et à la polémique. Une formidable expérience pour se remémorer le climat intellectuel de ces décennies d’avant la globalisation et la résurrection de l’anticapitalisme. Le débat d’idées ne se passait pas dans le pur éther : «  Nous espérons avoir ainsi souligné les avantages de tenir compte du contexte précis et détaillé des débats d’idées si l’on veut analyser le champ politico-intellectuel français » affirme l’auteur. En conclusion, l'héritier de Robert Paxton souligne aussi — et d’une certaine façon dénonce —  « la propension des intellectuels français à universaliser et à idéologiser les débats politiques hexagonaux. » En revanche, ce livre n’apprendra rien de précis sur le lent déclin du PCF, ni sur le système soviétique – qu’on le qualifie de totalitaire ou de stalinien.

 

Michael Scott CHRISTOFFERSON

Les Intellectuels contre la Gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981). Traduit de l’anglais par André Merlot. Agone, Marseille, 2009, 445 pages.

 

 

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