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La méthode retenue par l’auteure consiste à opposer les transformations démographiques et sociales à la vie politique contrôlée par les « fondamentalistes » suite à la révolution de 1979 qui a renversé le pouvoir du Shah. Depuis la publication de cet essai en mai 2009, les événements qui ont suivi la dernière élection présidentielle montrent que la faille continue de s’agrandir entre la société et les clans du pouvoir.

La première partie montre comment la société iranienne à modèle patriarcal s’est rapidement Iran-Ladiertransformée en une société moderne. Cette analyse du changement est fondée sur des données statistiques sérieuses mais en évitant d’être fastidieuse. La démonstration s’appuie sur la chute de la fécondité, qui s’est accélérée après 1985, pour atteindre aujourd’hui le même niveau qu’en France. En milieu urbain comme en milieu rural, le recul de l’âge au mariage, malgré une législation régressive, a accompagné le boom de la scolarisation, notamment des filles, favorisé par la gratuité jusqu’à la fin du secondaire. Les étudiantes deviennent maintenant majoritaires à l’université et elles ont renforcé le mouvement féministe. L’autorité patriarcale est battue en brèche par la montée d’une jeunesse de plus en plus éduquée et diplômée. La fréquence des mariages endogames atteint une valeur plus faible que dans le reste de la région. En septembre 2008, les femmes se sont mobilisées avec succès en manifestant devant le Parlement contre un projet de loi favorable à la polygamie. C’était l’aboutissement d’une campagne lancée dès 2006 pour réagir contre la menace sur le droit des femmes résultant de l’accession d’Ahmadinejab à la présidence de la République.

La deuxième partie, plus longue, décrit l’histoire du régime islamique depuis la révolution. Dans ce but, l’auteure décrit les bases du pouvoir, les courants politiques et les élections successives. A peine revenu de son exil, l’imam Khomeiny a détourné l’élan révolutionnaire, imposant avec habileté des institutions que les Iraniens n’avaient pas choisies — le clergé n’avait d’ailleurs pas été à l’origine du mouvement révolutionnaire. La Constitution de 1979 est caractérisée par l’unification du champ religieux et du champ politique, définition de l’islamisme imaginé par Khomeiny lui-même à travers son concept de « velâyat-e faqih »— littéralement « gouvernement d’un juriste de la loi musulmane ». Le texte proclame la prééminence de la souveraineté divine, que le Guide est vite parvenu à renforcer en créant des Conseils peuplés de religieux, minimisant ainsi le principe et la pratique de la République (Conseil des gardiens de la révolution, Assemblée des experts, etc). Cette tutelle cléricale s’étend au contrôle a priori des candidatures électorales comme elle combat la liberté d’expression, quitte à imposer ses diktats au Parlement. La République islamique fut proclamée le 1er avril 1979 par Khomeiny avant que le dépouillement du référendum ne soit terminé.

« En l’espace de seulement dix mois, Khomeiny et ses partisans réussirent à bâtir l’Etat islamique qu’ils avaient projeté. Ils savaient qu’il leur fallait aller vite : le temps pouvait jouer contre eux et leurs adversaires politiques trouver dans la durée une cohésion pour s’opposer efficacement à la République islamique. Leur stratégie était sans borne : dissimulations, manœuvres démagogiques et manipulations pour exploiter au maximum le contexte révolutionnaire des premiers mois… » (pages 165-166).

La guerre avec l’Irak, de 1980 à 1988, donna l’occasion au nouveau pouvoir de poursuivre les règlements de compte violents contre les partis rivaux de celui de Khomeiny, particulièrement les « Moudjahedine du peuple ». A la mort de Khomeiny, en juin 1989, l’Assemblée des experts choisit comme nouveau Guide Ali Khamenei qui était jusqu’alors Président de la République et avait choisi Mir-Hossein Moussavi comme Premier ministre. C’était une promotion pour Khamenei puisqu’en ce début de 2010, c’est toujours lui le Guide. Il nomme le chef d’Etat-major de l’armée. Mais le régime se défie de l’armée officielle ; il lui préfère deux milices créées par le premier Guide en 1979 : les « pasdârâns » (les “gardiens de la révolution“) auxquels sont rattachés depuis 1981 les « bassidjis » (les “mobilisés“) — ceux que les informations télévisées nous ont habitués à voir surgir à moto pour matraquer les manifestants.

L’auteure décrit une vie politique originale. Pas de listes électorales et un droit de vote à âge variable ; selon la conjoncture politique, le droit de vote oscille entre 18 et 15 ans — donc des chiffres de participation incertains. Il n’y a pas de partis politiques au sens courant. Reflet de la pensée du Guide, le Parti de la Révolution islamique est devenu en 1987 le Parti de Dieu (Hezbollah). En pratique, il s’agit de coalitions électorales éphémères et incertaines constituées de factions soumises aux rivalités personnelles, à des intérêts particuliers (réseaux économiques des pasdârâns par exemple) et à des choix idéologiques (plus ou moins d’intervention de l’Etat dans l’économie). Les programmes des candidats sont néanmoins très imprécis et l’on a vu des « fondamentalistes » effacer leurs promesses de leur site internet après la clôture du scrutin, comme des malfaiteurs qui veillent à effacer leurs empreintes !

Après les deux mandats présidentiels (1989-1993 et 1993-1997) d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani (aujourd’hui président de l’Assemblée des experts) on put croire venue l’heure du changement, l’heure des « réformateurs ».  Elu dès le premier tour avec 70 % des suffrages, Mohammad Khatami avait suscité de très grands espoirs. C’était le le 23 mai 1997 (2 Khordâd 1376). Inspiré d’esprit républicain et de justice sociale, il chercha à promouvoir l’état de droit, à développer la société civile. Dans la foulée, les « réformateurs » remportèrent les municipales et les législatives (1999, 2001). Cette double présidence de Khatami est pourtant qualifiée par l’auteur de « parenthèse » au cours de laquelle les tentatives des réformateurs furent continuellement bloquées par les moyens coercitifs aux mains du Guide : le maire de Téhéran fut jeté en prison, des journaux furent fermés, plusieurs assassinats politiques furent commis pour la première fois depuis les années 1980-1983.

Faute de résultats concrets, les partisans des « réformateurs » se lassèrent, devinrent abstentionnistes, et les « fondamentalistes » s’organisèrent. Mehdi Karoubi, le président du Parlement — il avait remplacé Rafsandjani à ce poste — s’inclina en juillet 2000 quand vint d’en-haut l’oukase interdisant que les députés examinent un projet de loi sur la liberté de la presse. A d’autres moments, le Conseil de Surveillance invalidait à tour de bras candidatures et bulletins de vote. Si bien qu’à Téhéran la faction des « Abâdgarân » (“ceux qui contribuent au progrès“) remporta les municipales de 2003 avec un taux de participation de… 12 %. C’est ainsi qu’Ahmadinejab, un ex-pasdârân, devint maire de la capitale !!! Les « réformateurs » avaient donc déçu l’opinion publique à force de reculades devant le clergé, dupes de leur recherche du compromis, rendant ainsi possible en 2005 l’élection à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, avec son discours populiste, son attitude démagogique et l’appui des organes de répression. Seuls les électeurs qui le connaissaient vraiment, ceux de plusieurs provinces du nord-ouest où il avait été sous-gouverneur et préfet dans les années 1990, votèrent massivement contre lui.

• Lecture terminée, quel bilan dresser ? Il paraît évident que les Iraniens en quête de plus de démocratie et de liberté ont tout à craindre d’Ahmadinejab et de ses comparses comme Ali  Larijani, rien à attendre de Rafsandjani, voire pas grand-chose de Moussavi et Karoubi, dont l’actualité vient certes de nous montrer le courage, face à la répression, mais dont le passé politique révèle en fait l’acceptation d’une théocratie que l’évolution démographique et sociale rend chaque jour plus anachronique. 

Marie LADIER-FOULADI
Iran. Un monde de paradoxes

L'Atalante, 2009, 347 pages.


 
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