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Ce roman n'est pas sans rappeler la thématique d'Annie Ernaux : Claire, "paysanne massive" du pays de Clermont émigre à Paris pour "faire sa vie". Étudiante en LettresLafon--les-pays.jpg classiques à La Sorbonne, la fin du récit la laisse à quarante ans enseignante à Paris. Deux mondes séparés, les terroirs et la capitale, se rejoignent et se confrontent : le regard des paysans sur Paris croise celui des parisiens sur leurs terroirs d'origine lors des vacances ; les préjugés explosent. M.H. Lafon donne le ton dès l'exergue : "Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse". Le lieu de vie détermine l'identité de chacun, le pays fait l'homme. L'écriture retient l'attention : les phrases interminables, sans dialogue, nourries de la chair des mots régionaux, le recours au conditionnel, forment autant de racines qui lient chaque personnage à son terroir, et autant de rets qui enserrent le lecteur.

    Petite déjà, "fillette entichée de l'école", Claire a fait des études "sa guerre", des livres son avenir. Étudiante boursière et besogneuse, Claire "s'applique", "en brute méthodique", sans divertissements ni sorties. Dépourvue de toute culture elle accumule les connaissances, dans "l'angoisse de la noyade", sans pour autant devenir cultivée. Son petit job d'été au Lyonnais lui révèle l'univers étriqué, nourri de ragots et de préjugés, des employés de banque et la conforte dans son choix d'enseigner. Mais Claire s'adapte peu à peu, grâce à Lucie, Alain ou Véronique, étudiants parisiens initiateurs ; ils l'aident à surmonter ses complexes car "c'était pas du rôti pour elle, elle était le crapaud monté sur un pot de sucre tandis que les vrais étudiants, les légitimes, s'ébattaient à l'envi dans les grasses prairies de la pensée comme des rats dans une tourte". Elle devient comme eux, sans aucune nostalgie de "sa première vie", — "un temps révolu"—; Paris, "la ville aimée" devient "sa seconde peau" et Claire une authentique parisienne. Le pays d'Allanche, elle le rejoint aux vacances, il se rappelle à elle lorsque son père et son neveu "montent à Paris" pour Noël en "apportant leur manger": les questions de l'adolescent sur la vie à la ferme autrefois modifient le regard des deux adultes... Entre "terrier des villes" et "terrier des champs", Claire vit "avec deux pays, deux temps, deux corps" qui jamais ne se mêlent ; elle assume sans schizophrénie cette identité duelle de paysanne émigrée.

    M.H. Lafon aime les mots ; elle sait restituer les senteurs, les goûts des terroirs à travers la parole lente et lourde des pays, les expressions régionales —qui "prend langue" bavarde, qui "fait maison", habite—. L'immersion enrichit, malgré l'insistance réitérée sur le déclin du monde agricole, sur "la fin des paysans" à la Depardon

    Marie-Hélène Lafon : Les Pays. Buchet-Chastel, 2012, 202 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE