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Depuis le siècle des Lumières, l’opinion éclairée a présenté le massacre d’Hypatie, la savante philosophe d’Alexandrie, en 415, comme le moment du basculement de la civilisation grecque Dzielska-hypatieet païenne dans le néant par la faute d’une Eglise obscurantiste et fanatique.

 

L’historienne polonaise Maria Dzielska, spécialiste de la vie culturelle du Bas Empire, a réuni tout ce que l’on peut savoir aujourd’hui de cette femme hors du commun et de son assassinat. Ce livre est la traduction de l’édition américaine publiée en 1995 par la Harvard University Press. Une première partie des recherches dessine la légende littéraire qui s’est constituée depuis qu’en 1720 John Toland publia « Hypatie, ou l’histoire d’une femme remarquablement belle, vertueuse, érudite et en tout point accomplie, qui fut mise en pièces par le clergé d’Alexandrie, pour gratifier la fierté, l’émulation et la cruauté de l’archevêque, connu sous le titre immérité de saint Cyrille. » Voltaire et bien d’autres à sa suite brodèrent sur cette monstruosité qui devint enfin il y a cent ans un acte antiféministe. Et tout dernièrement, Alejandro Amenabar a fait d’Hypatie une héroïne de cinéma.

 

Un travail serré permet d’esquisser les faits au plus près et de tailler dans la légende. L’auteur reconstitue patiemment le milieu social et culturel où vivait Hypatie et son père Théon. Il était un représentant de cette élite de culture grecque qui existait dans les villes de l’Empire à la fin du IV° siècle, attaché aux cultes des dieux du paganisme et attiré par l’astrologie. Sa fille Hypatie s’intéressait davantage à la géométrie et à l’astronomie et enseignait les bons auteurs à des étudiants de l’aristocratie. Elle faisait preuve de tolérance envers ceux que le christianisme attirait. Un de ses étudiants et futur évêque, Synézios de Cyrène, nous a laissé une correspondance de plus de 150 lettres, certaines étant adressées à Hypatie ; elles permettent de faire apparaître le réseau de relations mondaines et érudites où évoluait la philosophe d’Alexandrie.

 

Hypatie est sans doute née avant 370, année donnée habituellement pour sa naissance. On comprendra mieux ainsi qu’elle ait pu accumuler autant de connaissances et d’expérience pour enseigner la philosophie et la science grecques vers la fin du IV° siècle. Autre conséquence, la philosophe mise à mort par les sbires de l’archevêque Cyrille, aurait eu plutôt 60 ans que 40. 

Surtout, Maria Dzielska décortique remarquablement la situation politique de la capitale de l’Egypte pour expliquer le drame. Oreste, le préfet qui gouverne Alexandrie au nom de l’empereur chrétien est un homme raisonnable, modéré, sensible aux arguments d’Hypatie qui joue en quelque sorte à la conseillère du prince. Elle l’encourage à résister aux excès de Cyrille, provocateur et extrémiste, qui s’est rendu populaire par son rôle dans la chute du Sérapéion, le pillage de la Bibliothèque et les pogroms contre les Juifs.  La mise à mort d’Hypatie est ainsi une dernière étape dans la prise de contrôle de la métropole par Cyrille, aidé des moines venu du désert et des hommes de main appelés les « parabolans », tous ignorants et fiers de l’être. Restait à accuser Hypatie de sorcellerie pour l’abattre puis la brûler, ce qui fut fait.

 

De fait, après l’élimination d’Hypatie, de nombreux citoyens importants, attachés aux traditions et à la mesure, quittèrent Alexandrie, comme si désormais le pouvoir démagogique de Cyrille était sans borne. Ces événements n’autorisent pas pour autant à déclarer la fin de l’Antiquité et de la culture grecque. Jusqu’à l’invasion arabe, des philosophes d’Alexandrie continuèrent à expliquer les enseignements de Platon et des néoplatoniciens. L’Ecole scientifique d’Alexandrie, conclu l’auteure, connut même son apogée au tournant des V° et VI° siècles.

 

Maria DZIELSKA
Hypatie d’Alexandrie
Traduit de l’anglais par Marion Koeltz
Editions Des Femmes, mars 2010,  173 pages.

 

 

 

Tag(s) : #BIOGRAPHIES, #HISTOIRE