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Glantz-Genealogies

L'émigration juive vers les États-Unis a été considérable, au tournant des XIX et XXe siècles,  si bien que New York est devenue Jew York dans les propos de certains. L'émigration russe a compté aussi, et Chicago a fait figure de capitale de la Russie en exil au temps de Lénine. Mais des Juifs et des Russes ont aussi pris le chemin de ce Mexique où Margo Glantz est née en 1930. Elle évoque dans ce livre ses ancêtres et ses parents juifs venus d'ex-URSS — d'Ukraine plusprécisément — et leur intégration au pays des Aztèques. En 1925 les États-Unis venaient d'imposer des quotas si bien que les parents de l'auteure ne rejoignirent pas leurs proches qui avaient précédemment posé leurs valises à Philadelphie.

 « Ma mère s'appelle Elisabeth Mikhailovna Shapiro et mon père Jacob Oshérovitch Glantz, en privé et pour leurs amis, Lucia et Nucia ou Yankel et Lucinka, parfois Yasha ou Luci et en Russie, lui, Ben Osher et ma mère, Liza…»

Pour traverser l'océan ils ont embarqué à Rotterdam sur le Spaardam, et débarqué à Veracruz parce qu'il faisait trop chaud à La Havane.  Ce bateau constitua, du moins en 3e classe, une sorte de ghetto flottant. Ils furent reçus à Mexico par un représentant du Bnei Brith — mais il ne disposait que d'un "dortoir pour célibataires"... La galère continua.

Dans ce Mexique nouveau issu de la Révolution de 1910, les hommes et les femmes qui parlaient yiddish, ou qui l'apprenaient pour rester soudés, ne formaient qu'un tout petit monde, d'abord très pauvre ; grâce au petit commerce ils parvinrent à vivre mieux. Ils échappèrent à l'antisémitisme de la vieille Europe — pas tout à fait car au temps du président Cardenas, il y eut au Mexique des groupes fascistes et antisémites. Yankel, le père de l'auteur, fut agressé par les "sinarquistes" : il était comme un double de Trotski — barbichette comprise — qui sera lui-même assassiné à Mexico deux ans plus tard.

Les souvenirs glanés par l'auteure auprès de sa mère et surtout de son père — qui fut poète — montrent aussi la vie culturelle du Mexique entre 1925 et 1980. Ils fréquentent des poètes, des peintres et des romanciers latino-américains. Il publie de la poésie. Elle confectionne des plats juifs (gefilte fish, jolodietz…) et puis aussi des strudls. Ils se remémorent les bons auteurs comme Babel et Singer. Ils rencontrent Chagall — qui dessine un portrait du père de Margo. Ils voient Diego Rivera à l'œuvre le pinceau dans la main gauche. Ils se font photographier. Quelques clichés figurent en annexe.

« Ce que je retiens de mon passé, ce qui demeure dans mon présent, est sans aucun doute le goût des couleurs, du bigarré, du grotesque, ce goût qui donne aux Juifs de l'Europe orientale, ces petites gens, un grand sens de l'humour, entre cruauté, tendresse, malheur et parfois culot…»

« Je n'ai pas eu d'enfance religieuse » dit l'auteur qui raconte comment ses petites voisines voulurent l'amener au catéchisme, alors que les grands-pères étaient allés au heider.

« Mais je me souviens de mon oncle Mendel priant à coté de la fenêtre, avec ses tales, son yamelke mais sans pattes, se balançant au rythme des prières, comme pris d'un fou rire, ou plutôt c'était moi qui étais prise de fou rire lors de l'heure de la prière, interminable moment juste avant le repas. Maintenant mes deux filles sont prises du même fou rire lorsque certains membres de la famille chantent les prières le vendredi soir…»

L'auteure ne se limite pas à décortiquer la saga familiale avec humour et en se libérant du respect de la chronologie. Au fil de ces 74 courts chapitres, sautant du coq à l'âne, elle évoque aussi son enfance, ses rencontres à Odessa et Moscou, et sa formation littéraire, pratiquant joyeusement le "name dropping". Une lecture forcément agréable pour les amateurs de culture juive, russe et mexicaine. Le tout sans prise de tête. 

Margo GLANTZ - Les généalogies - Traduit de l'espagnol par Françoise Griboul -  Editions Folies d'encre, 2009, 223 pages.

Tag(s) : #MONDE JUIF, #MEXIQUE