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Après la France paysanne, Marcel Aymé s’est consacré à la France bourgeoise. Celle qu’on rencontre dans les beaux quartiers, entre le boulevard Péreire et l’avenue des Ternes.  Il a voulu gratter son vernis de bonnes manières pour sonder son état réel, sa vérité profonde. Qu’y a-t-il sous le masque des apparences ? 

Si Roberte n’avait pas découvert que son père, M. Berthaud, n’était pas le végétarien Boeuf-clandestin.jpgqu’il voulait faire croire et qu’il se poêlait un biftèque le dimanche après-midi tandis qu’elle courait les rendez-vous mondains en compagnie de sa mère, sans doute n’aurait-elle pas épousé Philippe Lardut.  Voilà à quoi tient le mariage de raison d’une fille de bonne famille !  En attendant de pouvoir lire l’annonce du mariage dans le carnet mondain du “Figaro“, il faudra — on s’en doute — passer par quelques épisodes inattendus et truculents. Directeur de banque, M. Berthaud se croyait un homme plein d’assurance avant que son fils passe pour un déserteur, et avant de rencontrer une ambitieuse starlette qui pourrait faire vaciller sa fidélité conjugale. Propriétaire d’un laboratoire pharmaceutique réputé, le docteur Dulâtre tombera des nues quand sa fille Josette, l’héritière du coricide  « Urtadel », lui annoncera qu’elle est enceinte d’un homme qui a 45 ans de plus qu’elle. Et qui pourrait imaginer que ce général de Buzières d’Amandine que l’on voit acheter des livres de piété bien poussiéreux et puritains serait celui qui séduirait ladite Josette ?

Cette France bourgeoise qui cache bien son jeu et joue la respectabilité, Marcel Aymé la tourne gentiment en dérision dans ce roman publié en 1939. À dire vrai, ces personnages étalent leur faiblesse et plusieurs en prennent pour leur grade, tandis que Roberte seule est montrée en exemple pour sa droiture. Elle ne cède pas à la beauté troublante de son voisin Dino qui par dépit amoureux est prêt à s’exiler : c’est une femme de tête qui liquide l’affaire de quelques larmes et d’une photo jetée à la corbeille à papier. Maurice, son frère aîné, est en revanche une tête de linotte et une amusante girouette : «  On l’avait connu Jeunesse patriote, blumiste, surréaliste, freudien, moscoutaire, nudiste, trotzkiste, nietzschéen, comtiste, monarchiste, antisémite… » Il n’est pas bien droit dans ses bottes : « Ses parents son désolés et ont peur qu’ils ne se lance dans la littérature. » C’est tout dire ! C'est un peu le portrait de Marcel Aymé… Pour Philippe Lardut, l’ingénieur sorti de l’Ecole des Mines, fils de paysans, c’est tout le contraire.  Aucun signe de dégénérescence, ni physique ni morale ; rien d’une "fin de race" comme on disait autrefois : droit dans ses bottes, il est bien carré et proche de ses racines villageoises. « La terre, elle, ne ment pas ! » alliez-vous me dire. C’est bien ce qui détermine Roberte à l’épouser. Elle sera sûrement pétainiste l’année prochaine.

Sans doute avons-nous lu d’autres peintures ironiques de la société bourgeoise, d’autres récits de dynasties bourgeoises, d’autres histoires d’amour — mais celle-ci est tout sauf romantique. Roberte n’aime pas vraiment Philippe. Philippe n’aime pas vraiment Roberte : ça fera un excellent couple !

 

Marcel Aymé
Le Bœuf clandestin
Gallimard, 1939, 221 pages.

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE