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C'est le premier des romans campagnards de Marcel Aymé, qui lui valut en 1929, à 27 ans, le Renaudot et la célébrité. Son évocation très réaliste des paysans reste conventionnelle, dans la lignée de Flaubert et de Maupassant. Il sait alterner le dramatique et le tragi-comique sans dédaigner l'humour. Ses brèves descriptions n'ignorent pas la métaphore, ses dialogues restituent le parler rural, voire patoisant. Le lecteur ne s'ennuie pas, même si l'intrigue, un peu trop fabriquée, ne gagne en intensité que dans les deux derniers chapitres.

L'histoire, globalement linéaire, se ramasse sur quelques mois : dans les années 1920 à Cantagruel, village proche de Dôle, «l»'Aurélie, la femme «à» l'Urbain Coindet, se pend. Son beau-père fait courir le bruit que son gendre l'a tuée. Les villageois prennent parti pour ou contre, d'autant plus que «le» Coindet, à trente-quatre ans, embrasse un peu vite la Jeanne Brégeard, blondinette d'à peine vingt ans, du hameau de Cessigney... dont la rumeur prétend que son frère Frédéric, qui sort de cinq mois de prison pour contrebande, aurait été dénoncé par Coindet. On imagine aisément la suite, mais non la fin, près de la Table aux Crevés, la meilleure terre à blé de Coindet...

Marcel Aymé multiplie les personnages et les campe, sans surprise, comme des esprits simples, voire frustres ; il n'approfondit guère les caractères qu'aux deux derniers chapitres. Les «bons» le restent et le «méchant» Frédéric se voit déconsidéré au point de confondre une statue de Jeanne d'Arc avec la Sainte Vierge…

L'auteur est plus à l'aise dans l'évocation des groupes et de leurs rapports : il construit son roman sur des oppositions : conflit entre les habitants de Cantagruel, village de plaine, et ceux de Cessigney, hameau au cœur des bois ; tensions entre cléricaux et républicains, entre citadins et paysans, entre femmes... En paroles ou en actes, la violence traverse tout le récit. Elle naît des rapports de domination des hommes sur les femmes, des riches agriculteurs de la plaine sur les pauvres bûcherons de la forêt. Elle naît aussi des préjugés et des «on-dits» infondés : car le regard des autres et la réputation comptent avant tout pour ces paysans indifférents au respect d'autrui, impulsifs et passionnés de leurs seuls intérêts. Marcel Aymé montre bien l'importance de la rumeur, amplifiée à l'excès : l'honneur et le devoir de vengeance justifient souvent que l'on fasse justice soi-même, avec au bout du fusil, une génisse ou un être humain. Tous «développent des habitudes prophylactiques contre la mort contagieuse», car elle vient comme une maladie: «L'Aurélie avait eu envie de mourir, tout d'un coup, comme on a soif». Et la vie rude c'est la première habitude pour repousser la mort, la religion ne constituant qu'un «laxatif périodique des cœurs charognards», toujours associée aux superstitions païennes..

 Chez Marcel Aymé le comique vient toujours briser la noirceur tragique ; ainsi, saisi de découvrir sa femme pendue, Coindet rentre dans la cuisine avec sa jument qui se coince dans la porte... Et puis, boire c'est vivre, «gauillarder» aussi : à moins d'être un homme «empêché du caleçon», qui résisterait à un «poitrine caoutchoutée»? – Bon plaisir de lecture!

 

 

Marcel AYMÉ

La Table-aux-Crevés

Gallimard, 1929 (Folio, 220 pages).

 

• Le film d'Henri Verneuil, avec Fernandel, date de 1951.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE