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Marcel Aymé nous emmène ici dans son pays natal et fait vivre sous nos yeux trois couples tout en organisant l’affrontement des thèmes de la vie à la ville et de la vie à la campagne. Gustalin.jpgL’action se passe à Chesnevailles, petit village de trois cents habitants. Là, le buraliste est « en même temps épicier, quincailler et cafetier ». Deux fois par semaine un autocar fait le trajet jusqu’à Dole.

C'est le Jura, au contact de la forêt et de la plaine : alors il y a deux types d'habitants. Les filles de la forêt, nous dit-il, ont plus d'imagination et de piquant. Ainsi Marthe, bientôt quarante ans : « Pour beaucoup, ses yeux noirs, son fin visage, les bizarreries de sa toilette, en faisaient une vamp d'un modèle champêtre.» Les hommes de la plaine, eux, sont plus lourdauds, plus terre à terre, tel Hyacinthe, qui a préféré revenir cultiver ses terres plutôt que de rester en ville après des études payées par l'oncle Victor Jouquier. Et Hyacinthe a épousé Marthe. Deuxième couple : l'oncle Victor et Sarah. Anticlérical comme tous les Jouquier et spécialiste du jansénisme, Victor a été professeur à la Sorbonne, il prend sa retraite dans son village natal où il achète une maison ; il s'installe avec Sarah, qui a quitté la synagogue pour l'Eglise, comme pour raviver les tensions entre cléricaux et anticléricaux, leitmotiv du roman sinon de l’œuvre de Marcel Aymé. Contrairement à Victor, satisfait de jouer au chef de clan, Sarah apporte conversations et parfum de vie citadine, une envie de thé à la terrasse d’un café et de vêtements à la mode — ce qui émoustille Marthe en attendant que Hyacinthe se réveille et satisfasse ses aspirations. Le couple des Parisiens néo-ruraux apporte un autre facteur de déséquilibre : Janette, une jeune bonne est engagée à leur service, à laquelle Hyacinthe n’est pas indifférent. Troisième couple : Flavie et Gustalin. Tandis que "la Flavie", toute investie dans la vie de la ferme, a, contrairement à Marthe, perdu toute illusion concernant Gustalin, celui-ci rêve d'un grand garage à Dôle ou Besançon, au lieu de devoir réparer des vélos faute de voitures en panne dans son village. À la fin du roman Gustalin rêvera encore de trafic automobile et d’essor touristique…  

À mi-lecture, on entrevoit une aventure possible entre Marthe et Gustalin, entre Janette et Hyacinthe. Mais chut ! La saveur de ce roman passe plutôt par les dialogues, les digressions, qui permettent de goûter une langue qui s’efforce de coller au plus près du parler des villageois, avec des mots qu’on imagine ne plus trouver dans nos dictionnaires. La richesse du roman est dans les réflexions que se font les personnages, dans les arguments qu’ils s’opposent, dans des thèmes comme l'anticléricalisme. Lorsque Victor Jouquier prétend se réserver une place au cimetière près de l’église, c’est parce que c’est le coin d’où l’on a une belle vue. Hyacinthe, qui n’est ni pratiquant ni croyant, prétend faire la leçon au curé : « Je veux un curé, un vrai curé, un bon marcheur, bon mangeur, bon menteur, un vrai homme et un vrai curé qui sache mener le monde et faire peur aussi à nos femmes. Toi, curé, tu devais venir me dire : voilà ce qu’elle m’a dit, voilà ce qu’il faut faire. Tu es là pour ça. Les orémus c’est par-dessus. » L’hostilité de Hyacinthe envers l’Eglise est doublée d’une animosité envers ce curé : « Il gardait la dégaine d’un séminariste mal nourri, mal fini, pâle de partout, la poitrine creuse et point d’épaules. (…) Même passé au latin et roulé dans une soutane, ça ne faisait jamais un curé. »

Ce roman réjouissant (à l’exception de la mort dramatique de l’un des personnages) illustre parfaitement la manière de Marcel Aymé. Bien que l’auteur prétende que Gustalin « n’avait pas de titres bien exceptionnels à donner son nom au livre », on peut imaginer qu’il a eu un faible pour ce personnage attiré par la mécanique et plus rêveur que les autres.

Marcel AYME
G u s t a l i n
Gallimard, 1938, 230 pages. [Couverture : édition de 1987.]

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE