Lundi 19 octobre 2009
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Ce roman se passe à São Paulo vers 1975, dans un milieu aisé. Au cœur du récit, Rosa
Ambrosio, une comédienne de 55 ans envisage de revenir sur les planches, pour sortir de la dépression consécutive à la mort de son mari. Le vide s'est fait autour d'elle. Elle en est largement
responsable. Elle a lassé son entourage par son égocentrisme persistant et son addiction à l'alcool.
Rosa avait un mari universitaire, Gregorio. Son engagement politique en ces temps de
dictature
lui a valu arrestation et torture. À sa sortie de
prison, physiquement affaibli, il est mieux accueilli par le chat Rahul que compris par son épouse. Il se suicidera en présence du chat. Rosa se débarrasse vite de ses livres et de ses souvenirs
personnels. Pour gérer sa carrière, sa fortune et son agenda, Rosa avait un jeune secrétaire, Diogo. Il est devenu l'amant de la comédienne. Celle-ci a fini par le licencier à moins qu'il ne soit
parti de lui-même. Maintenant elle le regrette. Rosa a une fille, Cordélia, dont l'occupation principale est de trouver des amants de l'âge de son père avec qui partir en croisière. Rosa emploie
une bonne, Dionisia (Diù), très pratiquante et attentive. Rosa a surtout un chat, qui est devenu son confident, puisque les hommes se sont absentés, que Dionisia pense surtout à sa
chorale et Cordélia à ses aventures de Lolita sud-américaine. Résultat : Rosa fait partie de la clientèle d'Ananta Medrano, une jeune et mystérieuse psychanalyste. Or,
celle-ci disparaît à son tour… et un cousin avocat entre en scène : mais ça n'en
fait pas un roman policier.
L'intérêt du roman est moins sociologique, que psychologique, et il se trouve
beaucoup dans la narrativité. Tout le récit se déroule dans un immeuble cossu d'un beau quartier de São Paulo. Rosa est propriétaire de plusieurs appartements : le sien, celui du secrétaire à
l'étage inférieur, celui de sa fille à l'étage supérieur, celui de la psychanalyste, un étage plus haut. La fortune vient de l'héritage de tante Ana la Richarde qui possédait un stock de fazendas
et d'immeubles. L'écriture de l'auteure est remarquablement basée sur les souvenirs, la remémoration par Rosa de son passé professionnel et familial. L'alcool, le whisky que Diù et Cordélia ont
parfois essayé de mettre sous clef, permet de bouleverser les chronologies, même quand Rosa essaie d'enregistrer des souvenirs d'enfance, de jeunesse, de jeune femme. Mieux, on peut considérer
que l'essentiel est dans le regard du chat — comme la chute du roman — et dans son monologue intérieur (Rahul ne parle pas : ce n'est pas un conte merveilleux !) voire dans
ses hallucinations. Pauvre minet : Rosa l'enferme dans la salle
de bain pendant les longues heures qu'elle passe dans sa baignoire ou devant ses miroirs, à se parfumer, se maquiller, s'admirer, à se souvenir. À rêver aussi sur l'hypothétique reprise de sa
carrière.
L'argent ne fait pas le bonheur — telle est la morale de l'histoire — c'est aussi
vrai pour Rosa que pour son analyste. Ananta n'a pas touché à son compte bancaire avant de disparaître (enlevée ? arrêtée par la police politique ?). Elle passe des soirées à écouter le retour du
mystérieux locataire du dernier étage. Sa vie privée de célibataire semble vide. Dans son appartement, il y a un tableau très représentatif de ce vide, comme une "heure nue"
:
« Elle contempla le tableau d'Edward Hopper,
Nighthawks, [cf. couverture de cette édition], là en face d'elle, stupéfaite de découvrir que jamais ce tableau n'avait eu autant de signification que ce soir-là. Le café banal, impeccable à l'angle
d'une rue vide de New-York, le café presque vide (seulement trois personnes au comptoir) avec le garçon en uniforme blanc-bleuté en train de laver quelque chose, des tasses ? sous le robinet. La
longue rangée de tabourets autour du comptoir, le tout vu du dehors à travers la longue vitrine de verre. Le silence sans une mouche. Le verre sans une poussière.»
• On peut trouver quelques similitudes avec un autre roman de l'auteure, « Les
Pensionnaires », même milieu aisé de la société pauliste, même importance des monologues intérieurs, même insistance sur le culte de soi et des apparences (ici chez Rosa et Cordélia et
dans "Les Pensionnaires" chez Maminette et Lorena). Dans les deux cas, l'écrivain utilise le contexte du régime dictatorial, mais sans en faire un roman engagé. On retiendra aussi une fin
ouverte vers de multiples possibles : Rosa remontera-t-elle sur les planches ? Ananta sera-t-elle retrouvée vivante ? Cordélia trouvera-t-elle le grand amour ? Qui caressera Rahul demain
?
Lygia FAGUNDES TELLES
L'Heure Nue
Traduit par Maryvonne Lapouge-Pettorelli
Alinea, 1991, 263 pages. (As Horas Nuas, 1989)
(Alinea n'existe plus ; le Serpent à Plumes a réédité ce roman en 2000, dans la
collection de poche "motifs".)
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