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Dans cette pièce, Lawrence Durrell revisite le mythe de Faust : en dépaysant à Galway, petite ville irlandaise, la vieille légende des contes germaniques, en en Durrell-Faust.pngdéroulant l'intrigue au Moyen Age, l'auteur en inverse le sens. Son Docteur Faustus ne désire ni le second tour de vie, ni les pouvoirs absolus que le talisman diabolique confère au personnage légendaire.

Savant et alchimiste désireux d'accéder aux arcanes du monde, il vendit son âme au diable, —Méphisto—, en échange de sa jeunesse grâce à un talisman, sésame de tous les pouvoirs, et à la belle Marguerite son amante… Le Faustus de Durrell, lui, a hérité le talisman, —un anneau d'or alchimique—, de son vieux maître et le recèle en un coffret sans user de sa magie… Il a pour élève Marguerite, nièce de la reine Katherine, et lui enseigne la science. Mais, complice de sa tante elle vole cet anneau que le roi Eric le Rouge avait fait fabriquer pour "commander aux esprits des ténèbres": pour Katherine, rentrer en possession de ce talisman c'est renouer leurs noces pour une éternité d'amour et de puissance illimitée. Or retrouver cet anneau ne suffira pas à Faustus ; il lui faut le détruire, car il le "traîne depuis [sa] jeunesse comme un criminel ses chaînes"! Astucieux et inattendu retournement du mythe!

L'anneau, incarne pour le savant en même temps "la foi et le doute": allégorie des tortures de l'esprit humain, entre croyance et rationalité, prisonnier de ses capacités limitées : il ne permet pas à Faust de découvrir La Vérité, encore moins d'accéder au bonheur. Une fois l'anneau détruit, en rejoignant l'ermite sur la montagne, Faustus se sent libéré. La science ni la magie ne mènent aux secrets universels. Seuls le détachement du monde et le vide mental amèneront ce nouvel ermite à l'épanouissement intérieur, en harmonie avec les forces cosmiques, dans le non-avoir, le non-agir et le non-désir.

Lawrence Durrell vide de sens la représentation occidentale du bonheur, utopie de Superman maître du monde ; il lui préfère la sagesse orientale, le "vide-plein" du Tao, auquel il s'est par ailleurs intéressé.

En théâtralisant sa philosophie de l'existence, Durrell la rend accessible au public. Même s'il subvertit les règles du théâtre classique, il capte l'attention de la salle par de riches mises en scène où s'enchaînent complots et rebondissements. Autour des personnages de la légende gravitent des figures médiévales populaires : chapelain, marchand d'indulgences. Tous les milieux sociaux se croisent et interagissent, le tragique le dispute au grotesque… Mais même si le spectacle a pu séduire les spectateurs de Hambourg en 1966, seuls sans doute les plus avertis ont pu accéder à la sagesse de Durrell! [Autre mise en scène, Lyon, Théâtre des Célestins, 1987].

Lawrence Durrell - Un Faust irlandais. Traduit par F.J. Temple.- Gallimard, 1974 (1963), 89 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE