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Notre histoire culturelle a fait de Sappho la poétesse lesbienne par excellence dont Marguerite Yourcenar a traduit les œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous. En Durrell-Sappho.jpegprésentant une Sappho, amante tiraillée entre deux hommes de caractères très différents quoique frères, et mère à qui on arrache ses enfants par raison d'Etat, Durrell laisse de côté toute l'imagerie homosexuelle (qui doit beaucoup au XIXe siècle) pour se focaliser sur une interprétation plus politique du personnage sans pour autant concorder pleinement avec les sources grecques. Durrell ne s'embarrasse guère plus de l'histoire ou de la légende sapphique que des conventions du théâtre classique. La tragédie est divisée en neuf scènes de longueur très inégale : 2 pages pour la scène I, puis 108 pour la scène II qui présente Sappho en poétesse grecque organisant soirée arrosée et déclamation poétique. Il n'y a ni unité de temps, ni unité de lieu : une fois le lecteur (ou le spectateur) averti du départ en exil de Sappho, la scène VIII se situera « quinze ans plus tard » selon les didascalies et on aura quitté la ville d'Eresos, en l'île de Lesbos, pour « une île déserte des Sporades ». Pittakos en fuite y retrouvera son frère Phaon dans une grotte où les pourchassent les soldats de Corinthe dont le roi a rejoint la cause de Sappho — même si dans l'histoire c'est en Sicile qu'elle aurait été exilée. Kleis, la fille de Sappho, sera heureusement délivrée et rendue à sa mère. Les héllénistes sont divisés à propos de Kleis : était-elle la fille de Sappho, sa disciple ou son amante ? Quant à Pittakos il a bien été tyran de Mytilène, capitale de Lesbos.

Art Gallery.

Au début de l'action (vers 600 avant J-C), la célèbre Sappho, qui découvre ses premiers cheveux blancs, est mariée à un très vieux marchand du nom de Kreon qui a perdu sa fortune dans l'engloutissement partiel de la cité. Il a embauché Phaon le plongeur d'éponges pour fouiller son bureau en ruines et récupérer les tablettes d'argile témoignant de ses propriétés foncières. S'étant acquitté de ce job, Phaon passe une nuit avec Sappho puis préfère repartir vers son île déserte au moment où son frère le général Pittakos rentre en matamore victorieux d'une expédition militaire contre Athènes et Sparte. Il ambitionne de devenir tyran de Lesbos et chef d'un empire en mer Egée. Il prétend aussi, après s'être débarrassé du vieux Kleon, épouser Sappho (il lui a fait cadeau d'un joli bracelet mais avec le poignet de la propriétaire!). Auparavant, il doit consulter l'oracle  — c'est-à-dire la Sappho droguée et le visage caché sous un masque en or — qui avait jadis envoyé Pittakos guerroyer au loin. Nouveau coup de théâtre : c'est alors que Kréon arrive au sanctuaire avec son problème : il vient de découvrir dans ses tablettes que Sappho serait la fille de sa défunte première femme Pénéloppe. Devant l'inceste et le scandale, l'oracle dépouille Kreon de ses biens et demande au sénat de sanctionner sa famille. Pittakos consulte le sénat qui le fait empereur et exile Sappho chez l'ennemi, à Corinthe, mais garde ses enfants en otages.

Si la longue scène II comporte moins d'action que les suivantes, c'est elle en revanche qui parle le plus de l'amour, du temps, et de la mort (extrait, p.106):

Phaon : — L'amour est une invention moderne, comme le poignard: il demande des nerfs solides, et des appétits plus forts que tu n'en as. C'est pourquoi tu t'abandonnes toujours au plaisir, ce but de tout le monde qui ne satisfait personne.

Sappho : — Tu ne m'aimes pas... parlons d'autre chose : de la mort de l'amitié dans ce monde où nous vivons, des amitiés insensées de l'esprit et du corps qui semblent, par leurs froides caresses, faire oublier un moment l'angoisse du temps qui fuit.

Phaon : — Et si nous nous étions aimés ? Quelle tragédie. Nous serions comme deux états ruinés qui mettent en commun les caisses vides de leur trésor dans l'espoir d'enrayer la famine.»

Cette tragédie possède à mes yeux tous les mérites. Durrell reprend des mythes grecs (Atlantide, Œdipe), émaille ses dialogues de formules qui claquent, campe des personnages puissants (sinon tous des héros) et les lance dans une intrigue assez spectaculaire. On ne s'ennuie pas une seconde à sa lecture. Mise en scène par Laurence Andreini, la pièce a été jouée à l'Abbaye-aux-Dames, à Saintes en 1996.

 À l'époque où Durrell peint Sappho comme une femme entre deux hommes, il est lui-même un homme entre deux femmes. Séparé de Nancy Myers partie avec leur fille Pénéloppe en 1942, il vient de rencontrer à Alexandrie celle qui sera le modèle de "Justine". En mai 1945 Durrell quitte l'Égypte pour Rhodes (temporairement sous contrôle britannique), s'y installe avec Ève qu'il épouse en 1947 : c'est l'année où il achève — à la Villa Cleobolus — la pièce de théâtre dénommée "Sappho"... et leur fille Sappho naquit en 1951.

Lawrence DURRELL - Sappho. Traduit par Roger Giroux. Gallimard, 1962, 266 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE