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Cet essai autobiographique aide à mieux comprendre l'attirance de L. Durrell pour le taoïsme, déclinaison du Bouddhisme Mahâyanâ. Enracinée dans son enfance, elle s'est confirmée avant ses trente ans : le romancier fait mention d'un article —"Le Tao Durrell-Tao.jpget ses gloses"— qu'il rédigea pour une revue et où il éclairait la signification de l'ouvrage de Lao Tseu, "Le livre de la Voie et de la Vertu". Surtout, Durrell se remémore deux rencontres essentielles à sa quête spirituelle : celle de Jolan Chang, érudit chinois taoïste qui vint passer un week-end à Sommières; celle de Vega, la femme à l'étrange regard bleu qu'il accompagna en Italie, au lac d'Orta, sur les pas de Nietzsche et Lou Salomé.

Enfin, l'évocation poétique de la nature provençale, la fête du Nouvel An au monastère tibétain proche d'Autun confèrent à ce texte poésie et humour : deux registres indissociables de la sagesse taoïste.

À Darjeeling déjà, âgé de dix ans à peine, L.Durrell avait coutume d'accompagner son père dans les monastères bouddhistes; sa fascination pour les lamas grandit du jour où il découvrit, dans une chapelle jésuite, le Christ en Croix, au corps troué, baigné de sang : choqué, le jeune garçon en conçut une répulsion profonde pour le Christianisme, cannibalisme sadique à ses yeux d'enfant. Ce rejet trouva sa confirmation lorsque, étudiant, Lao Tseu devint son guide. L. Durrell se rapprocha alors de la philosophie d'Héraclite et s'opposa autant à la pensée de Confucius qu'à celles de Socrate et de Descartes.

Le romancier explicite clairement la "disponibilité totale" de la conscience taoïste, quand l'esprit" se libère de l'encombrant appareil conceptuel de la pensée consciente" et "se fond dans la création tout entière. Cette poésie, c'est le Tao", le grand Tout, l'harmonie, l'équilibre entre la nature et l'homme —simple élément de l'univers—, où "l'on ne trouve aucune trace de ce divorce brutal entre la personnalité et son cosmos qui n'a cessé d'obséder la pensée européenne depuis l'époque présocratique". Le Tao c'est l'énergie vitale, sans cesse en mouvement : rien ne dure, rien ne disparaît, tout est en perpétuelle transformation. Vivre en taoïste, c'est vivre pleinement hic et nunc, en "état d'alerte totale" des sens, préservant la quiétude intérieure et la longévité. J. Chang enseigne à Durrell comment la maîtrise de son corps, —la respiration, la frugalité végétarienne, opposées au goût du romancier pour la viande et le vin— permet celle de l'esprit. Mais le sage taoïste n'est pas un ermite coupé du monde : il sait s'investir dans l'action, dans la "juste appréhension" selon le principe de non-attachement, de désengagement. Sans lâcheté ni passivité il sait agir juste, s'économiser pour préserver sa paix intérieure. Durrell apprécie ce lâcher prise qui, à l'inverse de la rationalité cartésienne qui classe et oppose les catégories du réel, refuse les dogmes et les jugements moraux. Car le "non agir" taoïste interdit toute domination; Chang ne commande ni ne dirige; il est là, tel le roseau, se pliant au cours des choses et sa seule présence influence Durrell. Ni moralisateur, ni prosélyte, le "sourire" et le rire de Chang naissent de cet équilibre entre lui et le monde. Sa sérénité intérieure rayonne et s'épanouit dans l'éloge de l'amour physique nécessaire à tout âge : Le Couple Parfait dépasse la lutte d'égos de la sexualité occidentale et incarne le processus cosmique du Yin et du Yang, la femme et l'homme, distincts mais indissociables et complémentaires dans l'harmonie.

"Le tao ne se discute pas" et le langage conceptuel n'en peut manifester la réalité aussi bien que les analogies et les correspondances en poésie. On comprend mieux la dénonciation durrellienne du Christianisme et des philosophies fondées sur la seule rationalité raisonneuse. À la fallacieuse supériorité cartésienne de l'homme sur la nature, le romancier préfère la méditation de Lao Tseu : "le sage est droit et pourtant ne se mêle point de redresser les autres"…, mais aussi "L'orgueil de la richesse et de la gloire s'accompagne de soucis, c'est pourquoi l'homme doit s'arrêter net dès qu'il a terminé une grand tâche et qu'arrivent les honneurs".

Lawrence Durrell : Le sourire du Tao. - Traduit par Paule Guivarch, Gallimard, 1982, 126 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE