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L'écrivain, qui n'a pas encore atteint à la célébrité, vient de quitter la Yougoslavie ; à Venise il embarque sur un vapeur à destination de Limassol. Du séjour qui s'ensuit, "Citrons acides" constitue le souvenir ému. La matière du livre est à la fois l'installation de l'écrivain dans un village isolé, et l'agitation nationaliste des années 1953-1956. C'est aussi l'amitié qui relie l'auteur aux villageois dont il parle la langue et d'abord l'admiration de l'auteur devant les somptueux horizons cypriotes : pas un chapitre sans description des paysages méditerranéens. Les deux chaînes de Durrell-Citronsmontagnes et la plaine qui les sépare, les villages perchés, les vestiges d'églises et les fortifications anciennes, les routes étroites, et les cyclamens en fleur… Durrell voit tout, jusqu'à croiser une caravane de chameaux après un « merveilleux coucher de soleil ».

• Le seul récit humoristique des péripéties d'une acquisition immobilière justifierait qu'on lise ce bouquin ! « Il vous faut quelque chose pas trop loin de Kyrenia, une vieille maison qui ait un certain cachet…» Un intermédiaire malin, des marchandages alambiqués et voilà Durrell seigneur d'une vieille bâtisse sans eau ni électricité mais d'où l'on voit la mer et le petit port qu'habite l'ami Panos, l'instituteur. L'heureux propriétaire devient l'intime de tous les hommes du village au fil des travaux pour mettre la maison en état, l'ouzo et les vins grecs aidant. Aux amis réunis sous l'Arbre de la Paresse s'ajoutent la fréquentation d'une poignée de touristes et le frère de Lawrence venu filmer les fiers autochtones. Cet environnement villageois n'empêche pas Durrell d'aller enseigner la langue anglaise à Nicosie : « Je faisais l'appel – j'avais l'impression de lire la liste des personnages d'une tragédie grecque "Electra, Io, Aphrodite, Iolanthe, Pénélope, Chloé…"». Peu après il va devenir le chargé de relations publiques du gouvernement local. Cette fonction finira par le mettre dans une situation délicate face à ses amis, tous acquis à l'Enosis : l'unification avec la Grèce.

• Chypre faisait partie (depuis 1879) de la « colonne vertébrale de l'empire ». Accrochée à la route des Indes et à sa politique dominatrice, Londres n'a rien vu venir. Cette partie du récit séduira particulièrement les amateurs d'histoire contemporaine. L'auteur y reproche à son gouvernement de réduire la question chypriote à une "simple" tension entre la métropole et une colonie quelconque « sans jamais aucune référence à Byzance…» On n'efface pas onze siècles d'unité culturelle prolongés « quatre siècles encore » sous le pouvoir turc par l'Eglise orthodoxe! « De sorte que, lorsqu'en 1821 la Grèce moderne émergea de nouveau en tant qu'entité géographique, elle était toujours l'enfant de Byzance.» L'archevêque Makarios est l'homme qui incarne ce sentiment nationaliste et la radio d'Athènes jette de l'huile sur le feu. Un mouvement anti-anglais, l'EOKA, fait éclater manifestations et bombes dans toute l'île. Leader de l'insurrection, Dighenis aime pourtant les Anglais mais « il va être obligé de les tuer — avec regret et même avec affection…» Les élèves de Durrell se retrouvent dans l'action en attendant de passer leurs examens. « Est-ce que tous les Grecs sont aussi fous que cette bande ? Bien entendu la réponse était oui.» Durrell quitte Chypre à regret sans saluer ses amis devenus hostiles tandis que la minorité turque s'inquiète de son avenir. Mais l'essentiel des "Citrons acides" relève du non-dit : c'est au cours de ce séjour cypriote que Lawrence Durrell se sépara d'Eve Cohen et qu'il entreprit le "Quatuor d'Alexandrie" !

Lawrence DURRELL - Citrons acides. Traduit par Roger Giroux. Libretto, 2012, 332 pages. (Buchet-Chastel, 1975. Edition originale, 1957).

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE