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À l'heure où Shanghai s'énorgueillit d'une grandiloquente exhibition universelle, une exposition vient nous faire découvrir deux siècles de relations entre la Chine et la France. Bien avant la Chine "usine du monde" qui produit aujourd'hui nos chaussures, nos ordinateurs et nos téléphones, voici la Chine des objets d'art qui se trouvent chez nos antiquaires, la Chine de la soie et du thé, de la porcelaine et des laques. Le Musée Guimet est associé à cette lumineuse exposition d'art et d'histoire qui se tient au château de Nantes jusqu'au 7 novembre 2010. Trois axes s'en dégagent :

— les échanges commerciaux avec la Chine pays de la soie,

— l'engouement des Français pour la brillante civilisation chinoise,

— puis la sinophobie, les guerres de l'opium et la politique de la canonnière.

  L'Amphitrite, la Compagnie des Indes et la Chine

La France était tard venue dans le commerce avec la Chine. L'Angleterre et les Pays-Bas avaient créé leur Compagnie des Indes en 1600 et 1606. Le 1er août 1700, l'Amphitrite, ayant quitté La Rochelle le 2 novembre 1698, entrait en rade de Lorient, achevant la première expédition française « à la Chine ». En 1860, une colonne militaire franco-britannique pille et incendie la résidence de l'empereur de Chine qu'on appelle en Occident le Palais d'Eté : la seconde guerre de l'opium s'achève en imposant à l'Empire du milieu un statut de semi-colonie. Voilà pour l'essentiel les limites temporelles de notre sujet.

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L'implication des Français ne découlait pas directement de la création sous Colbert du port de L'Orient et d'une première Compagnie des Indes. Le voyage de l'Amphitrite provenait pour beaucoup de l'implication du jésuite Bouvet pour renforcer les missions chinoises fondées par Marco Ricci. Ce voyage en droiture a été réalisé par Jourdan, un armateur de Marseille, qui transforma sa société en Compagnie de la Chine. Celle-ci fusionna avec la Compagnie des Indes devenue une société par actions en 1725 quand le trafic bilatéral décolla. La vente aux enchères des produits chinois a lieu à Nantes, puis à Lorient.

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Ce trafic se fait par la Rivière des Perles et Canton. Les marchands européens ne sont pas libres de leurs mouvements : ils doivent résider dans les factoreries de Whampoo où les échanges se réalisent entre les subrécargues occidentaux et du côté chinois les hanistes et les compradores.

La Chine bouleverse l'Occident

La France, qui n'a guère à vendre à la Chine, en importe principalement du thé et des porcelaines, et aussi un véritable engouement pour un empire dont le pouvoir est très organisé et l'art si raffiné. Le décor de chinoiserie fait fureur dans les intérieurs bourgeois et nobles. Les plus riches peuvent acquérir des meubles en bois laqué ou des paravents. L'Occident va s'efforcer de copier la porcelaine : en Saxe (1709) puis dans les manufactures comme Sèvres. On fera des papiers peints et des toiles à la manière de Chine, comme celles d'Oberkampf à Jouy-en-Josas.

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De nombreux écrivains, tel Voltaire, se sentent inspirés par l'Empire céleste. François Boucher peint des sujets chinois. Les Jésuites, qui enseignement l'astronomie à l'Empereur, publient en France plusieurs recueils de Lettres qui permettent de découvrir l'empire lointain. La querelle des rites chinois a été tranchée dès 1704 par le Pape contre les Jésuites ; ils cessent leur mission d' évangélisation des Chinois, mais restent actifs à Pékin encore quelques décennies à la cour de l'empereur Kangxi.

Le basculement du monde 

Peu à peu le discours anti-chinois s'est développé dans l'élite française, chez Montesquieu, Volney, Condorcet. La dissolution de l'ordre des Jésuites aura aussi comme conséquence le recul des défenseurs de la Chine en France et dans tout l'Occident. S'entend alors mieux le discours des marins et des marchands, et notamment le propos agressif des Anglais img179.jpgscandalisés par le fiasco de l'ambassade du fier Lord Macartney à Pékin en  septembre 1793 quand l'empereur Qianlong lui confie ce message pour George III : « La cour impériale ne tient pas pour précieux les objets venus de loin et toutes sortes de choses curieuses ou ingénieuses de ton royaume ne peuvent non plus y être considérées comme ayant une valeur […] À l'avenir, point ne sera besoin de commettre des envoyés pour venir aussi loin et prendre la peine inutile de voyager par terre et par mer.» (p.171-172). Dès lors les choses s'accélèrent — mais les Français n'étaient plus présents à Canton... Quand ils peuvent y revenir sous l'impulsion de Thomas Dobrée en 1818, c'est maintenant l'Angleterre qui donne le ton à la place des Hollandais qui acceptaient, eux, l'étiquette de la cour impériale, le "kotou", agenouillements et prosternations devant l'empereur. 

Les marchands anglais venus de Calcutta ont trouvé avec l'opium du Bengale non seulement de quoi rééquilibrer la balance commerciale en faveur de Londres, mais aussi le moyen de corrompre le pays de l'intérieur. Voilà advenue l' "ouverture de la Chine".

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Quand en 1839 le gouverneur Lin Zexu fait brûler à Canton tout l'opium introduit illégalement par les Anglais c'est le casus belli : la première guerre de l'opium donne Hong Kong aux Anglais. Après quelques réactions chinoises, seconde guerre de l'opium et entrée des barbares français et anglais à Pékin en 1860. Tandis que Victor Hugo condamne le pillage du Palais d'Eté (le Yuanming yuan), le déclin de la Chine s'accélère. Après la révolte des Taïping, celle des Boxers en 1900 sera réprimée par une expédition européenne qui achèvera de faire de la Chine humiliée une dépendance de l'Europe. Toutefois en 1900, la Chine n'a pas encore touché le fond : après la chute de l'empire, il lui faudra encore attendre les crimes de guerre des troupes japonaises et la désastreuse "révolution culturelle" de Mao Zedong.

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La Soie & le Canon - France-Chine (1700-1860)

Gallimard, 2010, 232 pages. 170 illustrations. 39 €.

 

•  Il peut être intéressant de visionner les témoignages des commissaires de l'exposition (Bertrand Guillet et Alain Croix).

• A la bibliographie en français qui clôt le catalogue il faut ajouter un ouvrage recommandé par Frederick Cooper et dont la traduction est parue juste à la veille de cette exposition nantaise. C'est « La Grande divergence » de Kenneth Pomeranz, qui traite de ce "basculement", remplacement de la puissance chinoise en déclin vers 1800 par celle de l'Angleterre. Voir le compte-rendu de Claire Judde de Larivière.)

 

Tag(s) : #LITTERATURE CHINE, #HISTOIRE 1789-1900