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Tout au long de cette exposition "expérimentale" et conceptuelle, l'anthropologue Philippe Descola propose les "stratégies figuratives" – les images – que "fabriquent" les artistes des cinq continents pour donner forme à leur conception des rapports de l'homme au monde. L'exposition en  présente successivement les quatre types ; alors que les représentations non européennes manifestent le lien harmonieux entre les hommes et la nature, les images occidentales, de la Renaissance au 19° siècle, séparent l'ordre de la nature de celui de l'humain.

1° type : l'Animisme. Selon cette vision du monde, humains et non-humains ( animaux, plantes) présentent des différences physiques mais partagent la même intériorité, le même souffle vital qui peut emprunter diverses apparences. La relation de l'homme à son environnement s'établit donc de sujet à sujet.
 masque yupik
Sur ce masque Yup'ik de bois peint représentant un oiseau aquatique (créé en Alaska au 19° siècle) l'apparence animale est secondaire, à l'inverse du visage-âme.

2° type : le Naturalisme.  À partir du 16° siècle en Occident, l'artiste change de point de vue sur le réel ; il le perçoit comme "objet" extérieur à lui et a souci de représenter avec exactitude ce qu'il voit. C'est le succès des natures mortes au 17° siècle, de la peinture réaliste des paysages comme des portraits : le créateur occidental "fabrique" une image fidèle à "l'impression" sur sa rétine.

3° type : le Totémisme. Malgré leurs différences physiques, certains animaux et certaines plantes partagent avec un groupe humain un même ancêtre-totem, fondateur du clan dont l'artiste fait partie. Il le représente sous forme d'un animal dont la structure du corps physique est homologue de celle du corps social, du clan. Ses déplacements au Temps du Rêve – temps originel et mythique des Aborigènes d'Australie –, ont tracé la topographie de leur territoire. Chaque humain entretient une relation fusionnelle avec l'Origine et avec les autres membres du clan. On le constate avec cette peinture sur écorce d'un échidné à bec long – Midjau-Midjawu. Les surfaces noires symbolisent la viande – l'Origine et la Vie – et le partage solidaire de tous les humains du clan.

Midjau-Midjawu•échidné

4° type : l'Analogisme. L'apparence singulière des "existants", humains ou non-humains, reste secondaire : l'essentiel tient dans les réseaux de correspondances spatiales et temporelles qui les relient. L'artiste rend sensible l'ordre et la continuité, l'harmonie sous l'apparence chaotique et hasardeuse du monde : l'homme lui-même est le cosmos en miniature.

Diablada d'Oruro

En créant ce masque bolivien – plâtre, carton et tôle–, représentant la Diablada d'Oruro, l'artiste a associé plusieurs symboles qui se correspondent : des divinités infernales boliviennes, des reptiles, images de la culture indienne et la figure chrétienne du Diable.

*  *  *  *  *
En fin de parcours, le visiteur est invité à comparer des couples d'images pour débusquer les "faux amis". Ainsi de la peinture d'un paysage : un artiste hollandais le restitue fidèlement comme un bel objet à contempler ; tandis qu'un peintre chinois ne cherche pas à reproduire exactement ce qu'il voit, mais à exprimer son sentiment personnel de symbiose avec ce paysage : le positionnement de l'artiste diffère entre naturalisme et analogisme.


 


Cette exposition montre des images représentatives des quatre types de conception du rapport de l'homme au monde, de la culture à la nature, séparées et ordonnées ; cette organisation spatiale, certes pédagogique, ne doit pas occulter l'association fréquente de ces types : l'analogisme et l'animisme par exemple.

Les représentations occidentales du 20° et du jeune 21° siècles ne seraient-elles pas passées, elles aussi, "par delà Nature et Culture" (titre de l'essai de Philippe Descola) dans un analogisme protéïforme?


Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE, #QUAI BRANLY