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1596 - Les Hollandais débarquent à Java
L'odyssée d'un Congolais, du Rwanda en France
Amour et haine au pays des bayous
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Le Canada, d'une rive à l'autre
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L'Algérie, toujours ...
Un héros (russe) de notre temps
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2011
Avec Charles de Foucauld, incognito !
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Le Congo et les femmes puissantes…
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L'éducation piégée par l'individualisme
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Les étrangers en France en 1931
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Au temps de Philippe-Auguste
Des ruines et encore des ruines
• Histoires de tableaux
À table les mangeurs !
Dedans et Dehors
En 1883, à vingt-cinq ans, Charles de Foucauld entreprit un périple d'un an à travers le
Maroc.
Sa mission secrète : repérer le terrain, les voies de communication existantes, collecter un maximum d'informations en vue de la conquête du pays puis de l'établissement du protectorat
français. Dans le préambule de son rapport à la Société de Géographie -"Reconnaissance du Maroc" paru en 1888-, il fait mention de son guide, Mardochée Abi Serour, juif marocain de cinquante ans.
K.M. Ammi, romancier également marocain, imagine dans ce roman le journal de voyage que ce même Mardochée rédige, en novembre 86, à son retour à Alger où il vit exilé avec sa famille. Homme de
grande culture, fin lettré qui vécut jadis à Paris, il tient à révéler des vérités que Ch. de Foucauld n'a pas exposées dans son ouvrage très technique; "il aurait tu bien des événements",
concernant surtout les relations ambiguës et conflictuelles entre lui-même et son guide.
Ammi associe avec aisance des passages analytiques pertinents de langue soutenue à des scènes drôles, de style familier, propres à révéler autant la violence émotionnelle que la capacité introspective du guide. Bien que précisément daté, ce journal de voyage rédigé à posteriori relève du roman d'aventure, de la tragédie et de la confession. En annonçant d'emblée l'issue, pour lui fatale, de ce périple, Mardochée se voit à la fois en héros tragique victime du destin, et en coupable de l'avoir lâchement subi. Mais c'est aussi une succession très rythmée de péripéties, de coups de théâtre, d'imbroglios où le serviteur Mardochée et son maître incarnent Jacques le Fataliste et le sien…
Dans les années 1880, le Maroc reste une terre d'aventuriers "qui n'appartient à personne"; Européens et Africains y cherchent leur enrichissement personnel, y concrétisent leur rêve de pouvoir -"la corruption se porte bien, si la morale la réprouve". Entre les affidés du sultan toujours à l'affût d'éventuels espions, les tribus rebelles des montagnes et les défenseurs des intérêts anglais, français et espagnol une seule règle s'impose : le masque, le déguisement. Tous œuvrent dans le secret et recourent à l'imposture. Ch. de Foucauld, alias J. Aleman, et Mardochée se font passer pour de faux rabbins, parfois se travestissent en musulmans. C'est la condition sine qua non pour le jeune français s'il veut "s'attacher à gagner les mentalités, à connaître l'âme profonde des marocains". Mardochée lui est lié par contrat : l'argent qu'il recevra à la fin du périple lui permettra d'arracher à la misère sa femme Rachel et ses trois fils : quoi qu'il découvre des visées secrètes de son maître, il ne peut s'enfuir... Aleman, lui aussi, dépend de son guide qui maîtrise l'arabe, connaît le Coran, sait marchander et établir les bons contacts ; fin psychologue, il les sauve souvent d'un mauvais pas. Car dans leurs rocambolesques aventures, les deux compères se font souvent escroquer, emprisonner, mais toujours un "heureux hasard" intervient à temps…
Aleman révèle dès le deuxième jour à Mardochée son objectif secret : "Si Dieu le veut, ce pays appartiendra bientôt à Jésus et à la France". Le vieux guide fait montre d'une certaine mauvaise foi lorsqu'il prétend n'avoir découvert cet "infâme projet" qu'en osant lui dérober ses carnets de notes. Il décuple ainsi l'intensité mystérieuse de son récit…
Le lecteur découvre Ch. de Foucauld par les yeux de ce vieux guide et sous la plume de l'auteur marocain : il en résulte un portrait peu avantageux que l'on peut comprendre. À quelques années de son entrée à La Trappe, ce jeune homme affirme clairement sa foi chrétienne qui "vaincra le fanatisme musulman". Il note que " cet empire, tombé par erreur dans la foi des mahométans, pouvait être une pièce maîtresse dans le dispositif d'une nation comme la France." On peut comprendre la haine de Mardochée pour "ce diable d'Aleman", et son profond remords, lui qui " n'a pas su refuser de trahir les siens". Déjà moralement mort, il a voulu, " avec ce livre, leur demander pardon ".
En 2003, au Maroc, un descendant de l'émir auquel Samuel, fils aîné de Mardochée, avait confié ce journal, le remit à un descendant de Mardochée… Le vieil artifice littéraire de l'ancien manuscrit réapparu file la métaphore du juif errant dans l'éternelle réminiscence.
K.M. Ammi livre une lecture originale, douloureuse et drôle à la fois, de cet épisode de la conquête coloniale française. Les lignes de vie des deux personnages préfigurent l'avenir des deux pays. Mardochée et Ch. de Foucauld sont alors tous deux à un tournant de leur existence : acculé à la misère après avoir dilapidé sa fortune dans les plaisirs, le vieux guide ne peut que se vendre à Aleman et courir à sa perte -ainsi le Maroc ; C. de Foucauld, après une vie de débauche a déserté l'armée ; la Société de Géographie lui autorise l'Aventure, le Hoggar l'éveillera à une vie de sainteté couronnée par sa béatification en 2005.
Kebir-Mustapha AMMI : Mardochée. Gallimard, 2011, 255 pages.
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